L'antisémitisme des imbéciles

©BELGA/BELPRESS

On a besoin d’un discours vrai qui rappelle non seulement les droits d’Israël, mais aussi ses devoirs.

Bichara KHADER
Professeur UCL

La focalisation du discours public sur la montée de l’antisémitisme en Europe occulte la dimension historique de ce fléau. En effet, l’antisémitisme d’aujourd’hui n’est pas né d’une sorte de " tabula rasa " : il se niche dans l’inconscient collectif occidental. Pendant des siècles, l’Occident chrétien a cultivé la haine des juifs, considérés tantôt comme un " peuple déicide ", un " peuple perfide ", une secte dangereuse ", et tantôt comme une communauté " fermée, vivant à part dans des ghettos, ne s’intégrant guère, et de surcroit, avare, pratiquant l’usure, et suçant le sang des chrétiens ". Pour ajouter l’insulte à l’injure, les juifs étaient rendus responsables de la propagation de maladies, comme la peste de 1350, qui a décimé la population européenne. Cet antijudaïsme dégradant se transforme en antisémitisme au 19ème siècle où les juifs sont dépeints comme " voulant dominer le monde " et donc comme une menace à éliminer. Cela est le propre de la théorie du complot qui est la quintessence même du discours nazi. Cela a conduit à l’Holocauste de la 2ème guerre mondiale : une horreur innommable née au cœur de la modernité occidentale.

Découvrant l’horreur du génocide juif, et pris par un profond sentiment de culpabilité, l’Occident – à quelques exceptions près- a soutenu la création de l’Etat d’Israël sur la terre palestinienne. Une manière de se décharger, à bon compte, d’un crime et d’en faire payer le prix exorbitant par le peuple palestinien qui n’est nullement responsable de la Shoah. Ainsi la haine historique du juif se mue en soutien inconditionnel de l’Etat d’Israël, qui, pendant des décennies, a bénéficié du soutien diplomatique, économique, financier et militaire des pays occidentaux. Et à vrai dire, les dirigeants israéliens n’ont pas ménagé leurs efforts pour capitaliser sur cette nouvelle relation.

A raison, dans les pays européens, la Shoah a été commémorée, enseignée, et vécue comme une blessure morale. Mais on a cru naïvement que la haine du " juif " a été éradiquée à jamais. Or voilà qu’elle renaît, insidieuse, inquiétante et interpellante. Pourquoi ?

1. Je crois que la première cause réside dans l’éloignement temporel du génocide juif. Les derniers survivants sont en train de disparaître et avec eux les derniers témoins de l’horreur nazie. La mémoire de la Shoah se délite et s’estompe. Les nouvelles générations, surtout en Allemagne, ne veulent plus porter le fardeau du péché originel de leurs grands-parents. La parole n’est plus prise en otage par le souvenir du passé.

©Photo News

2.Depuis quelques décennies, nous vivons dans un contexte marqué par la montée de la xénophobie en général et l’émergence de mouvements et organisations populistes d’extrême droite ou d’extrême gauche qui focalisent leur critique sur la globalisation " appauvrissante ", sur les élites politiques " corrompues ", sur l’Europe " des multinationales ". Or, pour les antisémites, de tous bords, les juifs sont perçus comme étant du côté des puissants, des vainqueurs de la globalisation, bref du pouvoir. En somme, les juifs dit le discours antisémite, ont le tort d’avoir réussi à braver les tempêtes financières et économiques et de faire partie de l’establishment politique, de l’élite financière, du panthéon des intellectuels. Les antisémites ne se posent pas la question pourquoi les juifs excellent dans des tas de domaines.

3. Nous vivons aussi depuis l’intrusion de l’internet dans nos vies, dans une période où la parole raciste se libère, où le racisme cesse d’être un tabou. Il suffit de lire ces torrents de haine, de phobie, de pulsions animales, qui inondent les réseaux sociaux. On lit, désabusés, des propos tels que " les juifs exploitent l’holocauste ", se considèrent comme les " victimes exceptionnelles " et qu’ils se braquent " sur leur propre souffrance du passé " tout en infligeant des souffrances au présent. On conviendra que ces propos sont excessifs et même insultants- de par leur généralisation- mais ce discours pervers envahit l’espace médiatique. D’ailleurs, les juifs ne sont pas les seuls ciblés par le discours raciste : les musulmans, les étrangers, les immigrés le sont également.

4. Il y a aussi un antisémitisme qu’on perçoit dans certains secteurs de la gauche et parmi des segments minoritaires des communautés musulmanes installées en Europe. Cet antisémitisme est lié, à coup sûr, au pourrissement du conflit israélo-palestinien et à la politique israélienne d’occupation et de colonisation dans les territoires palestiniens.

©EPA

L’opposition à la politique israélienne en Palestine occupée est nécessaire et légitime. L’écrasante majorité des Etats du monde, y compris l’Union Européenne, condamne cette politique, la dénonce régulièrement et appelle Israël à respecter la légalité internationale.

Là, où l’opposition légitime à la politique d’Israël frise l’antisémitisme " crasse " c’est lorsque on rend les juifs dans leur ensemble responsables de la politique d’Israël, c’est lorsque des fanatiques musulmans s’attaquent à des juifs pour venger " leurs frères palestiniens ". Personne ne les a mandatés pour le faire, et c’est, non seulement, une manière horrible de défendre " la cause juste du peuple palestinien ", mais surtout, une manière qui dessert la cause qu’ils prétendent défendre. Je peux comprendre que les arabes, les musulmans et la majorité des européens soient horripilés, outrés, outragés par les bombardements israéliens de la Bande de Gaza, par les assassinats ciblés, par l’humiliation quotidienne aux barrages militaires, par le mur qui éventre la Palestine, par les provocations incessantes des colons.

Impunité automatique

Je peux comprendre le sentiment très répandu, partout dans le monde, qu’Israël demeure " le territoire sacré de la conscience coupable d’Occident ", et qu’il bénéficie d’une impunité automatique. Mais de là à déverser sa haine contre les juifs " qui domineraient le monde ", voilà ce que je ne puis accepter. Faut-il rappeler que les plus véhéments critiques de la politique d’Israël sont des juifs d’Europe (Alain Grech , Dominique Vidal etc) et en Israël même. Il suffit de mentionner les noms de Gidéon Lévy et Amira Haas qui écrivent dans le journal israélien Haaretz, ou les historiens, tels que Ian Pappe , Avi Shlaim ou Shlomo Sand ou les nombreuses associations de femmes , de médecins, d’avocats , voire d’anciens officiers israéliens qui luttent aux côtés du peuple palestinien contre la politique absurde et de courte vue de l’Etat d’Israël.

©AFP

Macron a-t-il donc raison d’affirmer que l’antisionisme est le masque de l’antisémitisme ? Dans certains cas, c’est possible. Dans la plupart des cas, c’est non car de nombreux pacifistes juifs seraient alors antisémites. A-t-il raison de s’opposer à la politique de boycott, de désinvestissement et de sanctions contre Israël ? Non plus. Premièrement, parce que c’est le boycott imposé à l’Afrique du Sud pendant l’apartheid qui a permis la fin de l’apartheid. Et deuxièmement, le projet de BDS a été lancé par les palestiniens en 2005, parce que tous les autres projets de règlement du conflit ont été stériles : résistance armée, Intifadas et processus d’Oslo. Or BDS ne vise pas à délégitimer l’existence d’Israël que les Palestiniens ont reconnu en 1993, mais à délégitimer sa politique d’ " occupation et sa colonisation " des territoires palestiniens.

Discours "gentil"

Attention donc au discours " gentil " qui essaie de plaire à une audience acquise à la cause d’Israël : on a besoin d’un discours vrai qui rappelle non seulement les droits d’Israël, mais aussi ses devoirs.

©AFP

Oui il faut parler de la Shoah dans les écoles. Je me rappelle, toujours avec émotion, de ma visite a Auschwitz et Buchenwald avec mes étudiants louvanistes. J’avais relaté ce voyage dans la Libre Belgique sous le titre " un Palestinien à Auschwitz ". Je ne suis pas revenu indemne de ce voyage où j’était guidé par un survivant juif. Je peux comprendre dés lors que des juifs européens se sentent aujourd’hui inquiets de la résurgence de l’antisémitisme. Mais ils doivent éviter de réduire l’antisémitisme à un supposé "islamo-gauchisme ", remplaçant l’ancien bouc-émissaire (les juifs) par un nouveau ( les musulmans) et se joindre aujourd’hui à tous ceux qui luttent, sans relâche, non seulement contre l’antisémitisme mais contre tous les racismes qui minent notre vivre-en commun.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect

Partner content