Derrière le referendum suisse se cache le terrifiant Plan monétaire de Chicago

Seules les banques centrales pourraient créer de la monnaie. Les banques privées ne pourraient plus participer aux flux monétaires. ©Bloomberg

Dans quelques jours, la Suisse va voter au sujet d’une idée inouïe: la monnaie pleine. Il s’agit d’enlever aux banques la possibilité de créer de la monnaie. Celle-ci serait nationalisée. L’idée est ancienne et effrayante: c’est le Plan de Chicago.

Par Bruno Colmant
Membre de l'Académie royale de Belgique
Banque Degroof Petercam

 

La monnaie est un phénomène insaisissable. Tout d’abord, elle n’est plus valeur mais uniquement sa représentation fiduciaire, c’est-à-dire fondée sur la confiance dans l’ordre étatique. De surcroît, c’est, en même temps, un stock (constitué par les pièces et les billets imprimés par les banques centrales qu’on appelle la monnaie de base ou la monnaie "banque centrale") et un flux généré par les banques commerciales. En effet, un euro placé dans une banque commerciale trouvera, plus que probablement, son aboutissement dans un prêt à un agent économique qui va, lui-même, utiliser cet euro qui finira, sous forme de dépôt, dans une autre banque commerciale, etc. C’est ce que les économistes appellent le multiplicateur du crédit: la monnaie entraîne sa propre réjuvénation, raison pour laquelle la divinité qui lui est associée est souvent celle de la fécondité.

Auparavant, les banques commerciales devaient constituer des réserves (qualifiées de fractionnaires), prélevées sur leurs actifs et placées à la banque centrale. Plus ces réserves obligatoires étaient faibles, plus la monnaie créée par les banques centrales se créait facilement puisqu’elle "glissait" fluidement d’un bilan bancaire à un autre. La multiplication du crédit en était ainsi accrue. Inversement, une majoration de ces réserves obligatoires diminuait la vélocité de la monnaie en la divisant plutôt qu’en la multipliant. On estime d’ailleurs que ce mécanisme, désormais désuet (ces réserves sont de 1% dans la zone euro) et remplacé par des impulsions sur les taux directeurs des banques centrales, a contribué à aggraver les effets de la crise de 1929. De nos jours, les régulateurs bancaires modulent la création de monnaie bancaire en imposant des exigences en matière de capitaux propres. La rapidité de la monnaie est plutôt calibrée par le passif plutôt que l’actif des banques commerciales.

 

Cela signifierait la nationalisation des banques et la récupération, par l’Etat, du droit régalien et exclusif de battre monnaie.
Bruno Colmant

 

L’apport d’Irving Fisher

En période d’expansion conjoncturelle, la croissance économique est généralement accompagnée par une augmentation de la masse monétaire, elle-même corrélée à l’inflation. En revanche, en période de contraction, telle que celle que nous avons traversée après 2008, la masse monétaire se resserre. Elle conduit, selon l’économiste américain de Yale Irving Fisher (1867-1947) à la déflation par la dette. C’est intuitif: voyant la valeur de leurs actifs (actions, immobilier, investissements, etc.) baisser suite à la crise, les agents économiques remboursent précipitamment leurs dettes. Ce faisant, ils détruisent la monnaie, comme si le multiplicateur de crédit refoulait. Tout se passe donc comme si l’euro, placé originellement dans une banque commerciale pour en générer d’autres, se retrouvait finalement seul, face à lui-même. Mais Irving Fisher va plus loin: en cas de crise, les agents économiques se dépêchent de vendre les actifs pour lesquels ils se sont endettés et accroissent donc la chute du prix de ces actifs, rendant d’autant plus difficile le remboursement des dettes. À nouveau, cette situation fut récemment observée: les ménages américains ou espagnols qui s’étaient excessivement endettés pour acquérir des biens immobiliers avant 2008 se sont rués pour vendre ces derniers, contribuant à amplifier la chute des prix et rendant d’autant plus difficile le remboursement des emprunts hypothécaires. Irving Fisher avait sobrement résumé ce constat par un adage: pour chaque dollar remboursé, les agents économiques accroissent d’autant le montant de leur dette.

Au terme d’un processus de rétrécissement de la monnaie, le flux monétaire se tarit. Il faut donc augmenter le stock monétaire, émanant des banques centrales, pour compenser ce flux. Ce scénario est contemporain: après des années d’erreurs et d’errances monétaires (que les Américains, en souvenir de la crise de 1929, n’ont pas commises), la BCE décida finalement, en 2015, d’augmenter le stock de monnaie pour compenser le tarissement du flux monétaire bancaire.

Révolution monétaire

C’est dans ce contexte que, dès les années vingt, certains économistes américains, ultérieurement rejoints par Irving Fisher, imaginèrent une révolution monétaire qui sera qualifiée de "Plan de Chicago".

Convaincus que la monnaie ne peut être qu’un stock de biens publics et non pas un flux variable généré par les banques commerciales (qu’ils accusaient de secrètement imprimer de la monnaie), ces théoriciens imaginent un système de réserves obligatoires de 100%. En d’autres termes, tous les dépôts récoltés par une banque commerciale (et non pas une faible fraction d’entre eux) devraient être intégralement déposés auprès de la banque centrale. Les réserves fractionnaires seraient donc de 100%. Mais pourquoi Irving Fisher émit-il cette singulière idée, rassemblée dans un ouvrage "100% and the public debt" publié en 1935, avec un tel retentissement qu’elle fut sérieusement examinée par plusieurs membres du Congrès américain et même par le Président Roosevelt? Parce que, selon l’auteur, c’est la variation du flux monétaire créé au travers des bilans des banques commerciales qui entraîne la succession des phases d’expansion et de contraction économiques. Selon Irving Fisher, la création monétaire n’accompagne pas les fluctuations économiques: elle les crée. On pressent, derrière cette intuition, les fondements de l’Ecole de Chicago dont Milton Friedman (1912-2006) sera l’héritier et selon lequel l’inflation (ou la déflation) est un phénomène exclusivement monétaire, entraîné par la quantité et la vélocité de la monnaie. Bien sûr, le Plan de Chicago est élaboré dans le sillage d’une profonde crise bancaire. Il n’est pas non plus dénué d’une vision politique de gauche établie sur le constat que la monnaie est souvent dévoyée lorsque le secteur bancaire privé la crée sans contrôle étatique et que cette situation entretient des situations de concentration de richesses ploutocratiques.

L’application du Plan de Chicago serait une révolution. Ce serait même l’antimatière de la monnaie.
Bruno Colmant

 

Ce plan séparerait donc la fonction monétaire des banques commerciales de leur fonction de crédit. Selon Irving Fisher, les avantages théoriques en seraient un meilleur contrôle des phases de crédit et une baisse du crédit privé, un renforcement de la stabilité financière par l’évitement des "bank runs" et autres paniques, une annulation des dettes publiques détenues par les banques commerciales en contrepartie de leur dette vis-à-vis de la banque centrale et un contrôle étatique de l’inflation.

Si le Plan de Chicago était appliqué, l’utilité des banques commerciales serait réduite à un rôle intermédiaire de teneur de compte puisqu’elles seraient dépossédées de la création monétaire. Cela signifierait leur nationalisation et la récupération, par l’Etat, du droit régalien et exclusif de battre monnaie. Le Plan de Chicago serait incidemment un lointain écho aux systèmes ancestraux de monnaie physique (or, argent, cuivre, etc.) dont les Etats détenaient le privilège de la frappe et dont Irving Fisher plaida le bien-fondé dans de nombreuses publications. La dette publique serait, quant à elle, inscrite exclusivement au bilan de la banque centrale. La masse monétaire serait alors augmentée ou diminuée selon les objectifs de la politique budgétaire et monétaire. Un gouvernement déciderait de susciter de l’inflation pour combattre le chômage ou de contracter la masse monétaire en cas d’inflation non souhaitée.

Et aujourd’hui?

Deux chercheurs du FMI analysèrent ce plan en 2012 sans y trouver de vices conceptuels. Le FMI conclut même à son utilité pour réduire la volatilité des cycles économiques ainsi que les dettes publiques et privées. Ce n’est sans doute pas un hasard que ce même FMI envisagea, en 2013, une ponction de 10% sur tous les dépôts bancaires afin d’alléger la dette publique des pays dont l’endettement public dépassait 100% du PIB.

L’application du Plan de Chicago serait, bien sûr, une révolution. Ce serait même l’antimatière de la monnaie. Elle constituerait aussi un retour illusoire à ce que Keynes appelait une "économie de Robinson Crusoé" sachant que ce plan serait fortement déflationniste.

Ceci étant, ne sommes-nous pas plus proches du Plan de Chicago que nous le pensons alors que les banques commerciales de détail sont sous forte tutelle étatique et qu’elles sont obligées de détenir, à différents motifs, des obligations d’Etat, dont elles sont devenues les auxiliaires, pour alléger leurs capitaux propres et répondre à des besoins de liquidité?

De plus, les banques centrales détiennent aujourd’hui 20% des dettes publiques pour garantir une création monétaire sans précédent. Les épargnants subissent quant à eux l’oppression de taux d’intérêt bas, voire négatifs, dans la plus gigantesque répression financière jamais réalisée.

Le Plan de Chicago est-il une sorcellerie monétaire ou une idée construite? À mon intuition, c’est une hantise et une alchimie incertaine. Ce serait aussi une réinitialisation de tout le système financier à l’image de l’année biblique jubilaire de la remise des dettes, tous les cinquante ans. Même si certains en agitent le spectre, il restera une idée théorique. À ma connaissance, le seul prix Nobel qui en prit la défense fut Maurice Allais (1911-2010, prix Nobel 1988) mais son inclinaison communiste était incontestable.

Ceci étant, si le Plan de Chicago est l’Armageddon monétaire, il a le mérite de rappeler les sages paroles de John Pierpont Morgan (1837-1913): Gold is money, everything else is credit….

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