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L’avortement et le voile islamique, même combat ?

Plus que jamais, il faut réaffirmer la séparation de l’État et du religieux et la primauté du droit civil sur le droit religieux.

Le débat sur la question du port des signes convictionnels dans les administrations publiques et singulièrement le port du voile islamique, puisque la plupart des revendications concernent surtout ce dernier choix vestimentaire, soulève des questions délicates touchant à la neutralité de l’État et aux libertés civiles.

La plupart des élus reconnaissent la nécessité de la neutralité de l’État, principe bien ancré dans nos démocraties libérales, sans pour autant donner la même portée à ce concept. Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. Le danger est d’aboutir à des conclusions erronées et de servir des intérêts qui sont contraires aux idées et valeurs que l’on défend. Il n’est donc pas étonnant que plusieurs partis politiques se déchirent sur cette question (PS, CDH et Ecolo).

Neutralité " inclusive " versus neutralité " exclusive "

Depuis quelques années, un jeu sémantique visant à opposer deux visions de la neutralité sème la confusion : neutralité « inclusive » versus neutralité « exclusive ». Le choix terminologique n’est pas neutre puisque le terme « exclusif » renvoie à la notion d’exclusion. Jeter l’exclusive contre quelqu’un signifie le rejeter avec force. Pour autant, la neutralité « inclusive », dont la connotation se veut positive, n’est pas la neutralité.

En permettant à ses serviteurs d’afficher des options religieuses et politiques, notamment au travers de leurs choix vestimentaires, l’État n’est plus neutre.

Selon le dictionnaire Larousse, est neutre ce qui ne prend pas parti ou qui est sans caractère affirmé. En permettant à ses serviteurs d’afficher des options religieuses et politiques, notamment au travers de leurs choix vestimentaires, l’État n’est plus neutre. C’est en affichant sa neutralité, et partant celle de ses agents, que l’État peut se tenir à équidistance des courants religieux et philosophiques.

Le concept de neutralité de l’État est étroitement lié l’émancipation du pouvoir temporel vis-à-vis du pouvoir spirituel ayant conduit à la séparation entre l’État et de l’Église. Le concept de neutralité n’est pas une évidence et il s’est imposé contre la volonté des évêques. Remettre en question la neutralité de l’État, en réduisant sa portée comme le fait la neutralité « inclusive », rouvre inévitablement le débat sur la séparation de l’Église et de l’État que l’on pensait définitivement tranché. 

En ce début de XXIe siècle, le contexte a radicalement changé et la laïcisation de la société est contrariée par des revendications religieuses répétées et toujours plus exubérantes (remise en cause de l’avortement, voile pour les fillettes, lieux non mixtes,…). Des courants plus radicaux émergent au sein du catholicisme et de l’Islam. Puisque le contexte a fondamentalement changé et que les enjeux ne sont plus du tout les mêmes, il faut remettre les concepts sur le métier et faire preuve de vigilance.

Influences extérieures

On ne peut pas mener un débat sérieux sur le voile islamique dans la fonction publique sans regarder les événements en dehors de la Belgique, si poreuse aux influences extérieures lorsqu’il s’agit d’Islam.

Dans le naufrage des civilisations, Amin Maalouf nous rappelle qu’à l’époque de sa jeunesse, l’Égypte et l’Iran étaient laïques et que leurs dirigeants s’opposaient aux islamistes. Il relate notamment le combat de Nasser contre la confrérie des Frères musulmans qui voulait que toute femme qui sort dans la rue se couvre la tête [1]. Selon Amin Maalouf, la défaite militaire de 1967 face à Israël a constitué un traumatisme pour les populations arabes et a conduit au retour en force des islamistes. En Iran, la révolution islamique a imposé le voile comme symbole en opposition à l’Occident. Les Iraniennes qui veulent l’ôter en payent souvent le prix fort.

En Tunisie, le voile islamique a été progressivement interdit dans les administrations publiques et les écoles au début des années 1980. Depuis la révolution de 2011, le rapport entre l’Islam et l’État suscite des débats houleux[2] et le voile islamique fait son grand retour.

En avril dernier, la Turquie annonçait son retrait de la convention d’Istanbul portant sur la protection du droit des femmes. Où cette régression s’arrêtera-t-elle ?

La république laïque de Turquie fondée par Atatürk avait inscrit le principe de laïcité dans la constitution de 1937. Dès l’origine de l’État kémaliste, la religion a été proscrite dans les administrations publiques. Atatürk a voulu créer un nouvel islam qui n’entrave pas la démocratisation de son pays, raison pour laquelle la religion était sous la tutelle de l’État.

À la fin du siècle dernier, dans un contexte de retour en force de l’islamisme, la Cour constitutionnelle turque avait décidé que le port du foulard islamique par les étudiantes était contraire à la constitution. Il s’agissait d’un dernier baroud d’honneur car l’arrivée des islamistes conservateurs au pouvoir a abouti à une loi autorisant le port du voile islamique et depuis il s’est généralisé. En avril dernier, la Turquie annonçait son retrait de la convention d’Istanbul portant sur la protection du droit des femmes. Où cette régression s’arrêtera-t-elle ?

Le contexte historique et les symboles sont importants

Le combat actuel de nombreux groupes islamistes visant à déstabiliser les États laïques et à les remplacer par des califats est un sujet d’inquiétude dans de nombreux pays. Au Mali, où les islamistes massacrent des écolières, les autorités ont accepté en avril dernier la création d’un petit califat au centre du pays pour acheter la paix. Selon cet accord, les djihadistes locaux pourront prêcher en armes et imposer le port du voile aux femmes et filles dans les villages du cercle du Niono[3].

Dans l’histoire moderne, partout où les islamistes gagnent du terrain le voile islamique est imposé car il est un symbole visible de domination et de conquête politique.

Le contexte historique est important. Les symboles sont importants. L’histoire donne une signification particulière à certains symboles. Dans l’histoire moderne, partout où les islamistes gagnent du terrain le voile islamique est imposé car il est un symbole visible de domination et de conquête politique.

Assimiler le combat en faveur de l’avortement à celui en faveur du voile islamique est une erreur de jugement. Comment peut-on prétendre que le voile islamique est un instrument d'émancipation ? Ignorer ce qui se passe autour de nous est une faute. 

Un combat long et difficile...

L’islam en Belgique est influencé par des courants extérieurs qui ne sont pas les plus progressistes… L’enquête « noir jaune blues » réalisée par Le Soir et la RTBF soulignait que 29% (+11% mitigés) des musulmans interrogés estimaient que la loi islamique (charia) était supérieure à la loi belge et 33% (+18% mitigés) désapprouvaient le « mode de vie occidentale ». C’est dans ce terreau conservateur que de sujets radicalisés émergent. Comme le montre Amin Maalouf, les concessions aux courants radicaux ne permettent pas d’apaiser les tensions mais alimentent la surenchère

Face à la montée d’un Islam conservateur en Belgique, poreux aux influences extérieures, la clarification de la neutralité de l’État s’impose désormais comme une évidence et une nécessité. Plus que jamais, il faut réaffirmer la séparation de l’État et du religieux et la primauté du droit civil sur le droit religieux. Ce combat pour la liberté, le vivre ensemble et la modernité s’annonce long et difficile.

François Desriveaux
Politologue et économiste 

[1] Maalouf, A., Le naufrage des civilisations, Grasset, Paris , 2019.

[3] « Accords désormais possibles avec les djihadistes », dans le Canard enchaîné, 12 mai 2021 

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