carte blanche

L'enjeu nucléaire dans le remplacement des F-16

F-16 ©BELGA

Le remplacement des F-16 belges devient un véritable sac de nœuds. D'autant que s'est glissé un novel élément : la question nucléaire.

Par André Dumoulin
IRSD et Ulg *

Dans la saga politico-militaire sur le remplacement des F-16 belges s’est glissée à nouveau, dans l’actualité la plus récente, la question nucléaire. À propos de cette problématique, on a tout entendu et bien des approximations, partis-pris et autres "idéologismes".

Ainsi, récemment, François Gemenne, chercheur réfugié au département de géographie de l’ULg, sort de sa compétence environnementale et migrations pour affirmer, avec fermeté, sur les ondes de la RTBF (au ton "provocateur" tant recherché par les médias audio-visuels) que les F-35 sont habilités dès à présent à porter l’arme nucléaire et qu’en outre, les Américains ne vont jamais "donner les codes" pour des avions fabriqués en Europe.

Principe de virtualité

Rappelons qu’actuellement, les armes thermonucléaires de théâtre américaines à puissance variable en Europe le sont soit sous régime de la double clef (1) (Kleine Brogel en Belgique, Volkel aux Pays-Bas, Büchel en Allemagne et Ghedi-Torre en Italie) soit directement associées à des bases américaines en Europe (Aviano en Italie, Incirlik en Turquie). Le nombre repose sur le principe de la virtualité (chambres fortes occupées, partiellement occupées ou vides de bombes).

F-35 ©ANP

En vérité, aucun appareil en lise officiellement (F-35, Eurofighter) n’est actuellement outillé pour transporter et larguer la bombe B-61 ou la nouvelle de modèle 12 avec tir à distance! Il faudra y ajouter des composantes électroniques et autres systèmes communicationnels et de sécurité. Il s’agit donc d’une option, même pour les appareils de l’USAF. Ils n’ont pas été livrés avec la capacité nucléaire mais elle peut être intégrée par la suite (certification en 2024).

De plus, il y a bien actuellement un appareil d’origine européenne — le Panavia Tornado du consortium italo-germano-britannique – qui dispose (armée de l’air allemande et italienne) d’une capacité nucléaire B-61 et qui donc a intégré des composants américains.

Rafale ©AFP

Quant au Rafale dont le dossier volumineux n’a pas encore atterri sur les bureaux du gouvernement pour des motifs de procédure, il peut être à double capacité mais il porte, dans ce cas, un missile air-sol moyenne portée de fabrication nationale (ASMP amélioré) à capacité nucléaire et furtive.

Dans ce cas, il ne peut être question du point de vue de la souveraineté hexagonale de voir partagé ce système d’armes sauf à imaginer le principe d’une double clef. Scénario complexe ne pouvant être imaginé que suite au retrait de toutes les armes nucléaires de théâtre américaines d’Europe, d’un souhait concomitant de certains pays européens de les gérer et d’une volonté française de partager en partie leurs outils de dissuasion. À horizon prévisible, l’environnement stratégique sur le Vieux continent ne semble pas favoriser cette "exfiltration nucléaire américaine" (2).

Entre fidélité et solidarité

Quant à l’hypothèse de placer des composants électroniques et autres algorithmes pour de nouvelles bombes B-61 américaines sur des Rafale belges – dans l’hypothèse d’un achat hexagonal – cela devrait s’avérer complexe et délicat en termes de secrets technologiques (selon certaines sources) ou facile à intégrer et totalement séparé (selon d’autres sources).

En d’autres termes, il n’y aurait aucune difficulté technico-opérationnelle à faire de l’intégration de composants nucléaires sur des chasseurs-bombardiers fabriqués par des entreprises européennes – exemples du passé et du présent faisant foi.

C’est dans ce paysage complexe sinon délicat que la Belgique devra se positionner. Entre fidélité et solidarité; "donnant-donnant" face à un niveau très faible des dépenses de défense (la Belgique étant vue comme consommateur de sécurité et non comme producteur); enjeux stratégiques, industrielles, technologiques et communautaires; tropisme transatlantique ou européiste dans le choix d’un futur appareil de combat, le remplacement des F-16 belges devient un véritable sac de nœuds. Et quel calendrier pour le démêler?

* N’engage pas les institutions de référence.
(1) Seuls les États-Unis possèdent les codes d’activation des charges nucléaires, le pays hôte fournissant le vecteur d’armes, en l’occurrence le F-16 ou le Tornado; chacun dépendant en quelque sorte de l’autre. Après décision américano-otanienne, possibilité ultime pour le gouvernement du pays hôte de refuser la mission pour des motifs politiques. Les Etats-Unis disposent de bases nucléaires en propre en Europe (Aviano en Italie et Incirlik en Turquie).
(2) Cf. André Dumoulin, "La nouvelle Nuclear Posture Review: évolution ou révolution?", Revue de Défense nationale, Paris, mai 2018 (à l’impression).

Lire également

Contenu sponsorisé

Partner content