tribune

L'"entreprise de l'année" peut-elle vraiment servir de modèle?

Professeur à la Solvay Brussels School of Economics and Management

La prochaine remise du prix de "l’Entreprise de l’année" est l’occasion de s’interroger sur les critères qui fondent l’entreprise modèle d’aujourd’hui, mais surtout de demain.

Le 6 décembre aura lieu la 26e édition du prix de "L'Entreprise de l’année", présenté comme réservé à l’"élite des entreprises". Ce prix donne évidemment, c’est le but même, une visibilité particulière à son lauréat pendant un an et confère un caractère de "modèle" à ces entreprises sélectionnées. D’où l’importance des critères de sélection du jury, que je me permets ici de questionner au regard des défis à relever dans les prochaines années.

Les critères de sélection sont clairs: "la croissance et les résultats financiers de la société, la volonté d'entreprendre, l'innovation, l'internationalisation et une gestion exemplaire de l'entreprise. La taille et le chiffre d'affaires jouent également un rôle, mais dans une moindre mesure". Le candidat rêvé - ou l’entreprise modèle - est donc, dans ce cadre, une grande entreprise avec un important chiffre d’affaires et des résultats financiers florissants, en forte croissance, innovatrice et tournée vers l’international

Véritable transformation

Ce modèle d’entreprise est-il réellement en phase avec les changements radicaux à opérer au niveau environnemental ou social et notamment avec l’urgence d’une transition climatique? Pour ne parler que de cet aspect climatique, il est clair aujourd’hui que des "petits pas" seront insuffisants. C’est une vraie transformation des modèles économiques qui sera nécessaire pour atteindre les objectifs européens de réductions de moins de 55% de CO2 en 2030 ou encore une neutralité carbone en 2050 (que de nombreux experts n’estiment pourtant pas encore assez ambitieuse).

Là où l’entreprise se souciait parfois à la marge de ses performances non financières, celles-ci devraient devenir centrales.

L’effort climatique que les entreprises doivent accomplir, et particulièrement les industries, est à la hauteur de l’urgence de la situation décrite dans le récent rapport du GIEC. La simple responsabilité sociale ne suffira pas, ces défis exigent un engagement beaucoup plus global, systémique de l’entreprise et donc une cohérence dans les pratiques. Là où l’entreprise se souciait parfois à la marge de ses performances non financières, celles-ci devraient devenir centrales. L’impact environnemental et social des entreprises n’a jamais été autant scruté et il y a fort à parier que la tendance n’ira qu’en s’accentuant.

Marek Hudon.

Le monde de l’entreprise est aujourd’hui, en Belgique, beaucoup plus varié qu’il y a 20 ans, riche d’une diversité d’organisations dans ce qui est devenu un continuum entre une entreprise totalement tournée vers un objectif social et une entreprise traditionnelle peu soucieuse de l’impact de ses externalités. Cette diversité reste aujourd’hui peu présente dans les modèles ou exemples que l’on nous présente comme vertueux.

Je plaide donc avec force pour une redéfinition de l’entreprise idéale, du "modèle" et donc de ce qui fait qu’une entreprise est vue comme "une réussite".  

Bien-être au travail et atteinte rapide de la neutralité carbone sont, entre autres, des éléments centraux que la société attend d’une "entreprise modèle".

Des premiers pas ont été faits chez nos voisins français en 2019. On notera le travail sur la redéfinition de l’objet d’une société et notamment l’article 1833 qui a été complété par un alinéa: "La société est gérée dans son intérêt social, en prenant en considération les enjeux sociaux et environnementaux de son activité". Bien-être au travail et atteinte rapide de la neutralité carbone sont en effet, entre autres, des éléments centraux que la société, et particulièrement les plus jeunes d’entre nous, attendent aujourd’hui d’une "entreprise modèle". 

L’impact du prix

Le rôle de gestionnaire d’entreprise n’est évidemment pas simple. Ce n’est pas pour rien que les statistiques montrent que de moins en moins d’employés veulent aujourd’hui occuper des fonctions managériales.

Les nombreux acteurs ou spectateurs du monde de l’entreprise scrutent les modèles qu’on leur donne pour s’en inspirer.

Si des prix comme celui du "Prix de l’entreprise de l’année" sont l’occasion de féliciter des parcours entrepreneuriaux souvent semés d’embuches, il ne faut pas sous-estimer l’impact des "role-model" d’un tel prix. Les nombreux acteurs ou spectateurs du monde de l’entreprise, dont les jeunes employés ou les étudiants en économie et en gestion, scrutent les modèles qu’on leur donne pour s’en inspirer.

Il y a donc une vraie responsabilité, un rôle de moteur vers l’économie de demain de ce genre d’initiatives. Notre entreprise de l’année devrait être prospère à plusieurs titres, être notamment exemplaire quant à la décarbonisation rapide de ses activités. Elle se doit aussi d’être engagée pour plus de justice sociale, lutter contre les différentes sortes de discrimination et pour un vrai bien-être au travail. Nous avons urgemment besoin de ces modèles pour nous inspirer!

Par Marek Hudon, professeur à la Solvay Brussels School.

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