"L'erreur est d'avoir fait rentrer la Grèce dans l'euro"

©Stephane Gretry

Michel Hermans est professeur à l’Université de Liège. Politologue, il est spécialiste des liens entre le monde économique et politique. Pour lui, l’effet papillon consécutif à une sortie de la Grèce de l’euro serait terrible.

Le résultat du référendum grec vous inquiète-t-il?

Non. Depuis 2008 et la crise des subprimes, l’Europe patine. Preuve en est, elle a connu une deuxième crise, celle des dettes souveraines. Elle s’est révélée incapable de se réformer. Fondamentalement, l’Europe est dans une situation où ses structures et le mode de fonctionnement de sa monnaie unique ne sont pas adaptés à la réalité du terrain. Il aurait notamment fallu aller beaucoup plus loin en matière d’Europe sociale et de fiscalité commune.

La solution passe par un rééchelonnement de la dette en contrepartie de quoi il faut une tutelle européenne pour construire un département des Finances qui contrôle et fasse payer les impôts à tout le monde en Grèce

L’idée de solidarité européenne fait également toujours défaut. En dehors du marché commun et de la monnaie unique, c’est toujours le règne du chacun pour soi.

Dans un contexte où le PIB grec a enregistré un recul de 25% en l’espace de 4 ans, la population grecque ne pouvait que dire "non". En ce sens, le "non" grec constitue un électrochoc salutaire pour l’Union européenne; un électrochoc qui pourrait lui faire comprendre qu’elle doit changer de cap ou prendre le risque d’une extension de ce genre de problème à d’autres pays.

Chacun sait aussi que si la Grèce était exclue de l’euro, l’effet papillon serait terrible. Les effets néfastes se feraient ressentir sur le pays mais aussi sur l’euro, sur les autres pays de la zone et sur l’Europe en général. Quant aux États qui ont prêté à la Grèce, ils ne reverraient plus leur argent. Et si l’Europe est en difficulté, ce sont les Etats-Unis, premiers partenaires commerciaux de l’Europe, qui en pâtiraient. Et le reste du monde qui risquerait à son tour d’être en difficulté.

Pour toutes ces raisons, je crois qu’il y aura une volonté de remise à plat pour trouver une solution. Surtout que le problème est d’abord politique avant d’être économique.

Au travers de ce référendum, le message des Grecs était avant tout de dire "non" à l’austérité?

Tout à fait. Car il est évidemment inacceptable qu’une population souffre à ce point de l’austérité. Ce n’est pas comme ça que l’on relancera l’économie.

©Stephane Gretry

Il faut souligner aussi que l’économie grecque est particulièrement fragile. Elle exporte peu et n’a donc que peu de rentrées de devises. L’erreur fondamentale la concernant n’a pas été de la faire entrer dans l’Union mais de l’avoir fait rentrer dans l’euro.

On peut évidemment critiquer les Grecs d’avoir trafiqué leurs comptes mais les Européens auraient dû contrôler. L’Europe doit faire son autocritique car elle est aussi complice. Elle devait bien se douter que si en 1999 la Grèce n’était pas du tout recevable dans l’eurozone, ce n’était pas en deux ans qu’elle pouvait y prétendre.

L’austérité qui est décriée a, semble-t-il, pourtant fonctionné dans d’autres pays comme au Portugal, ou en Irlande…

Je ne suis pas convaincu que cette austérité ait si bien marché dans les pays où elle a été appliquée. Le Portugal et l’Espagne restent fragiles et la moindre perturbation pourrait les faire vaciller à nouveau. Quant à la majorité des autres États, y compris l’Allemagne et la France, ils accusent un endettement public bien au-delà de ce qui est acceptable. Si on vote Podemos aujourd’hui en Espagne, c’est parce que la population en a aussi marre de l’austérité et estime que la reprise économique n’est pas présente. L’Espagne ou le Portugal sont-ils vraiment sortis d’affaire? Non. Et la Belgique avec ses 106% de dette publique? Et les Etats-Unis? Et le Japon? Même la Chine est aujourd’hui occupée à s’enfoncer… Je constate aussi que les mesures qui devaient être prises pour résorber le chômage ne se sont pas réalisées. Et plus généralement la reprise européenne dont on parle tant n’est jamais qu’une reprise très molle de l’économie.

La Grèce est en réalité un révélateur de la crise sociétale que nous traversons. Le cas grec doit faire réfléchir sur comment réformer l’Europe et la manière de faire fonctionner l’économie mondiale.

Car c’est toute l’économie qui est en plein bouleversement. Je me demande même si le travail va rester une valeur pour demain! Regardez le cas de la Finlande qui adopte le principe de l’allocation universelle car elle se rend compte qu’il y a plus de travailleurs à disposition que d’emplois… La robotisation va également faire disparaître 40% des emplois au cours des 10 prochaines années. L’être humain n’est sans doute pas capable de se transformer à cette vitesse et se muer en machine à consommer en faisant payer le robot, c’est-à-dire le capital, pour qu’il puisse consommer les produits que le robot fabrique…

Quelles sont vos pistes de solution?

Dans le cas grec, la solution passe par un rééchelonnement de sa dette. Car la mettre en faillite reviendrait à ce que les créanciers qui lui ont prêté de l’argent perdent tout. Sans compter l’effet tache d’huile. Un autre État pourrait en effet dire: "Si eux ne remboursent pas, moi non plus".

Il faut donc prolonger le remboursement de la dette voire en supprimer une partie pour au moins récupérer une fraction. En contrepartie, il faut l’exigence claire d’une tutelle européenne pour construire un département des Finances qui contrôle et fasse payer les impôts à tout le monde en Grèce.

Plus généralement, la solidarité européenne doit s’affirmer davantage. Je suis favorable à une mutualisation de la dette qui conduirait à une réduction globale du remboursement de la dette pour l’ensemble de l’Europe. Mais inévitablement, il y en a qui paieront plus et d’autres qui paieront moins… Ce système de transfert fiscal existe aux Etats-Unis, mais c’est un État! C’est ce qui manque à l’Europe.

Interview de Serge Vandaele

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