tribune

L’étonnante culture du risque japonaise

avocat au Barreau de Bruxelles et membre du Groupe du Vendredi

Le maintien des Jeux Olympiques de Tokyo démontre que la gestion collective des risques aboutit souvent à une solution alambiquée, alors même que le Japon est le pays qui pousse le plus loin le principe de précaution. Série.

Croyez-moi, l’excitation était palpable. Fin 2020, je signe un contrat pour aller travailler à Tokyo, à partir de mars 2021.Ce pays me fascine. Le rapport qu’entretiennent les Japonais avec la nature, le monde et leur identité semble si singulier. Y travailler me permettra de commencer à percer leur impénétrabilité et de s’éloigner des idées reçues.

Le voyage s’arrête hélas aux livres pour l’instant. Je reste coincé en Belgique. Depuis fin 2020, le Japon a totalement fermé ses frontières aux étrangers, y compris à ceux disposant d’un visa de travail. Le risque zéro prédomine, comme souvent dans ce pays où la nature appelle à la prudence. Paradoxalement et quasi inexplicablement, les Jeux ont pourtant été maintenus.

La "société du risque zéro"

Tout au long de l’été, le Groupe du Vendredi propose une réflexion sur la "société du risque zéro". La question de l’appréhension des risques fut évidemment un aspect central de la pandémie, mais elle va aussi au plus profond de tous les aspects de nos vies. Et nos réponses auront un rôle déterminant sur le monde de demain.

L’explication par la géographie

Cette culture du risque zéro s’explique en partie par sa géographie. Ce pays affronte des typhons chaque année, comprend plus d’une centaine de volcans actifs et concentre près de 20% des tremblements de terre de magnitude 6 et plus de la planète. Ces risques développent une conscience culturelle des risques profondément enracinée.

Une société aborde malgré tout certaines situations avec une part (en apparence du moins) d’irrationalité. Le maintien des Jeux en est un exemple frappant.

Le gouvernement nippon a d’ailleurs  mis en place de nombreux programmes d'exercices de prévention, y compris pour les plus jeunes. Par conséquent, les risques naturels, couplés à l’esprit d’excellence et de minutie, répandent une aversion tangible au risque, poussant à son comble le principe de précaution.

L’Histoire démontre cependant que cette culture du risque zéro n’est pas sans faille, et qu’une société aborde malgré tout certaines situations avec une part (en apparence du moins) d’irrationalité, difficilement explicable. Le maintien des Jeux en est un exemple frappant.

Un étonnant maintien des Jeux

Il y a certes du courage dans l’abnégation, mais cette persévérance à maintenir les Jeux interpelle. Celle-ci semble illogique et surtout trop risquée sur le plan sanitaire, politique et économique.

D’un point de vue sanitaire, en premier lieu. Seuls 25% des Japonais sont vaccinés suite à une politique vaccinale balbutiante. En effet, avant d’autoriser des vaccins, le pays a exigé des essais cliniques supplémentaires sur des Japonais, même après les études réalisées ailleurs dans le monde. En outre, une approche logistique et humaine très prudente a ralenti l’administration des vaccins.

Dorian Feron. ©doc

Politiquement ensuite, le maintien pose question. Ces Jeux ont lieu sans spectateur et moyennant la promulgation d’un nouvel état d’urgence à Tokyo. Selon les récents sondages, près de 80% des Japonais s’opposaient au maintien. Le Premier ministre, Yoshihide Suga, risque dès lors de payer ce maintien très cher dans les urnes.

Enfin, la tenue des Jeux est financièrement risquée. Selon une étude de l’institut de recherches Nomura (NRI), une annulation des Jeux aurait coûté 14,4 milliards d’euros. Cependant, toujours selon NRI, un nouvel état d’urgence et une nouvelle vague de contaminations causés par les Jeux coûteraient davantage. En d’autres termes, dès lors que l’état d’urgence a déjà été déclaré (et qu’une flambée des contaminations est fort probable), le maintien des Jeux créera une perte économique supérieure à son annulation.

Le maintien s’explique davantage par un lobby intense du Comité International Olympique et le déshonneur d’annuler des Jeux.

Le maintien s’explique davantage par un lobby intense du Comité International Olympique et le déshonneur d’annuler des Jeux, pour la deuxième fois après ceux de 1940, alors que la Chine rivale s’apprête à accueillir en grande pompe les Jeux d’Hiver l’année prochaine.

Risque et rationalité

La fermeture des frontières malgré le maintien des  Jeux Olympiques démontre que la gestion collective des risques est profondément complexe, parfois ambiguë, voire contradictoire. Parler d’irrationalité semble cependant dangereux, il s’agit sans doute davantage d’un conflit de rationalités. Plusieurs arguments s’opposent, chacun ayant une logique défendable, mais dont la résolution aboutit à une solution alambiquée.

Le rapport aux risques d’un pays en dit long sur le rapport d’un peuple au monde, aux autres et à lui-même. Méprisant serait celui qui, n’en faisant pas partie, le jugerait trop vite. En attendant, espérons que la moisson des médailles belges continue (et que je finisse par découvrir un jour ce pays si fascinant)!

Par Dorian Feron, membre du Groupe du Vendredi.

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