L'euro impose l'ordolibéralisme allemand

Professeur à l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie royale de Belgique. ©Thierry du Bois

De nombreuses dissertations ont été consacrées aux dysfonctionnements de la zone euro. Autant sur le plan du travail, du capital, de l'innovation et de la gestion politique, des pierres d'achoppement persistent. À cela s'ajoute l'impossibilité d'adapter les cours de change.

On le sait, la zone euro ne constitue pas une zone monétaire optimale, c’est-à-dire une structure au sein de laquelle le travail, le capital et l’innovation circulent de manière fluide, selon le principe de Robert Mundell (1932-), prix Nobel d’économie en 1999. Selon ce chercheur, la condition de la pertinence d’une zone monétaire est que la mobilité des facteurs de production soit, à l’intérieur de cette zone, supérieure à celle qui prévaut à l’extérieur. De surcroît, la zone euro a la particularité de ne pas disposer d’une gestion politique unifiée. L’euro est ainsi la monnaie fédérale d’une zone monétaire sans gouvernement, aux politiques fiscales et sociales confédérales.

La pertinence d’une zone monétaire est que la mobilité des facteurs de production soit, à l’intérieur de cette zone, supérieure à celle qui prévaut à l’extérieur.
Bruno Colmant

À l’ombre de ces éléments se tient une réalité aux très importantes répercussions économiques: l’impossibilité d’adapter les cours de change. Ceux-ci, entravés, ne peuvent servir l’équilibrage de la balance des paiements. Dans un modèle économique à cours flottants, la différence entre les importations et les exportations s’équilibre en effet grâce à des jeux de dévaluation et de réévaluation. Disons, en simplifiant, que si un pays exporte plus qu’il n’importe, sa devise s’apprécie normalement, rendant ses exportations plus onéreuses et ses importations moins chères. À l’inverse, s’il importe plus qu’il n’exporte, sa monnaie se déprécie, ce qui rend ses exportations plus compétitives, c’est-à-dire moins chères sur les marchés internationaux, jusqu’à poser des problèmes de réserves de change. Bien évidemment, les choses sont plus nuancées: avantages compétitifs variables, biens et services non substituables, effets d’élasticité, modes d’organisation divers…

C’est ainsi qu’avant la création de la zone euro, l’Allemagne présentait un surplus commercial en grande partie fondé sur une exportation de qualité selon la tradition bismarckienne. Les réévaluations du deutsche mark, préalables à l’introduction de l’euro, n’ont pas entamé cet avantage concurrentiel, d’autant qu’il se couplait à des gains de productivité non seulement supérieurs à ceux de ses partenaires commerciaux, mais aussi "conservés" au sein des entreprises plutôt que payés sous forme de salaires au travers d’une vision collective et flexible des relations de travail.

Depuis l’entrée dans la zone euro, les marges de fluctuations ont disparu.
Bruno Colmant

Dans le cadre du Système monétaire européen qui prévalut entre 1979 et 1999, un encadrement des marges de fluctuations des taux de change se fit autour d’un cours monétaire faisant office de pivot de référence: l’écu. Un mécanisme de change assurait la solidité du lien entre les différentes devises européennes tandis que les parités fluctuaient dans des couloirs de variations. L’intervention des banques centrales était prévue pour assurer le maintien de ces marges jusqu’à ce que des dévaluations ou des réévaluations des cours-pivots soient envisagées.

Depuis l’entrée dans la zone euro, les marges de fluctuations ont disparu, n’autorisant plus de réévaluations ou dévaluations qui seraient pourtant nécessaires au respect des forces et faiblesses des États constituants. C’est ainsi que l’Allemane sort grande gagnante de l’euro, accumulant des surplus commerciaux au détriment d’autres pays tels que la France et l’Italie.

Les politiques budgétaires ont contribué à contracter l'économie jusqu'à frôler en permanence une déflation que la BCE a tenté de combattre.
Bruno Colmant

Faute de pouvoir dévaluer la monnaie commune, on a inventé, dans la logique de l’ordolibéralisme protestant allemand, la notion de dévaluation interne. D’inspiration kantienne et protestante, l’ordolibéralisme est une doctrine née dans l’Allemagne des années 1930 qui consiste à valoriser l’ordre et la régulation par l’État dans une perspective de libéralisme social mais rigoureux, dirigiste et collectiviste. Elle découle de l’École économique de Fribourg qui rejette le matérialisme hédoniste autant que le marxisme. Selon cette école, l'État doit créer un cadre institutionnel propice à l’économie et maintenir un niveau sain de concurrence. L'État a donc un rôle d’"ordonnateur". Ce modèle économique se base sur l’idée d’une responsabilisation solidaire. 

Cette morale économique allemande prône une monnaie forte et désinflatée. Le chancelier Helmut Kohl avait d’ailleurs promis que l'abandon du deutsche mark se ferait dans une discipline allemande, c'est-à-dire dans le respect d'une telle morale. Malheureusement, la réalité a rattrapé les faucons monétaires: les politiques budgétaires ont contribué à contracter l'économie jusqu'à frôler en permanence une déflation que la BCE a tenté de combattre.

Aujourd’hui, pour les pays faibles, il s’agit de remplacer une dévaluation monétaire impossible par une dévaluation budgétaire et salariale.
Bruno Colmant

Aujourd’hui, pour les pays faibles, il s’agit de remplacer une dévaluation monétaire impossible par une dévaluation budgétaire et salariale. Les coûts de production des biens et des services doivent ainsi être diminués pour amplifier la compétitivité. Cependant, les rigidités du marché du travail rendent cette évolution très improbable, d’autant qu’elle se traduit par un chômage immédiat, comme on peut malheureusement déjà l’observer, depuis sept ans, dans les pays du sud européen. Pour ces pays faibles, un euro plus faible est certes utile, mais peu opératif. La France, par exemple, réalise 45% de ses échanges internationaux avec d’autres pays de la zone euro, au sein desquels la devise commune est… l’euro. C’est ainsi que lorsqu’on tire la synthèse de cette situation, il n’y a d’autre solution pour les pays faibles que de s’aligner sur les normes de compétitivité allemandes et hollandaises pour les biens et services substituables. Mais cette réalité s’oppose évidemment aux expressions sociales et aux demandes légitimes de soutien de pouvoir d’achat associées à la nécessité de revigorer la demande intérieure.

L’euro propage une discipline économique qui reflète une idéologie allemande.
Bruno Colmant

En conclusion, l’euro propage une discipline économique qui reflète une idéologie allemande. Cette monnaie exige d’adopter des normes de productivité allemandes alors même que, de manière incontestable, c’est l’Allemagne qui tire les plus grands bénéfices de la monnaie unique. L’intuition suivante emporte ma conviction: si la flexibilité du travail s’impose dans les pays du sud, c’est une souplesse idéologique allemande accrue que requerra un pragmatisme socioéconomique garant de la pérennité de l’euro. La perpétuation de l'euro repose plus que jamais sur le fragile équilibre de l'axe franco-allemand. Sans un sursaut moral et une convergence politique décisive, un fait politique pourrait conduire à une sécession monétaire ou, pire, déclencher un véritable schisme qui mettrait fin à l’une des plus stupéfiantes expériences de l’histoire des monnaies. Tout va se jouer dans les prochains trimestres alors que la BCE verra sa gestion monétaire infléchie par un nouveau président et un tassement économique incontournable.

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