carte blanche

L'Europe et la fin de l'accord sur le nucléaire iranien

Dans le contexte actuel caractérisé par les remises en cause répétées du libre-échange et du multilatéralisme par le Président Trump, les Européens doivent se garder de réagir par orgueil ou amour propre tant ils ont beaucoup à perdre économiquement et géopolitiquement en jouant la carte iranienne.

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Par Norbert Gaillard
Economiste et consultant indépendant

La décision prise le 8 mai 2018 par le Président américain D. Trump de se retirer de l’accord sur le nucléaire iranien a suscité (et continue de susciter) colère et incompréhension côté européen. L’analyse de la situation est complexe, mêlant enjeux diplomatiques, géopolitiques et économiques.

Rappelons rapidement les faits. Il y a trois ans, les cinq membres du Conseil de sécurité des Nations Unies, l’Allemagne et l’Union européenne (UE) sont parvenus à un accord avec l’Iran. Cet accord prévoit une réduction des capacités d’enrichissement d’uranium de Téhéran (qui renonce de fait à l’acquisition de l’arme atomique).

En contrepartie, les sanctions votées par le Conseil de sécurité et les embargos imposés par les Etats-Unis et l’UE sont levés. C’est l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) qui est chargée de veiller à ce que les Iraniens respectent leurs engagements.

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Cependant, prenant le contrepied de son prédécesseur B. Obama, le Président D. Trump a annoncé la sortie des Etats-Unis de l’accord. La conséquence est que les entreprises poursuivant leurs activités économiques et commerciales avec l’Iran seront sanctionnées par Washington, comme c’était le cas auparavant.

Les effets extraterritoriaux de ces nouvelles sanctions américaines pesant sur les sociétés européennes peuvent être neutralisés, notamment par l’adoption d’une " loi de blocage ". L’UE a justement invoqué ce type de loi dans la foulée de l’annonce du Président Trump. Néanmoins, ces sanctions s’appliquent évidemment sur le sol américain ! Cela signifie que les entreprises européennes souhaitant continuer à commercer avec l’Iran perdront de facto l’accès au marché américain. Concrètement, que peut faire l’UE ?

La carte iranienne

Il faut se garder de réagir par orgueil ou amour propre. Dans le contexte actuel caractérisé par les remises en cause répétées du libre-échange et du multilatéralisme par le Président Trump et les ingérences de l’ambassadeur des Etats-Unis en Allemagne dans les affaires européennes, c’est difficile mais nécessaire. Pourquoi ? Tout simplement parce que les Européens ont beaucoup à perdre économiquement et géopolitiquement en jouant la carte iranienne.

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Examinons les aspects économiques. Plusieurs grands groupes européens se sont montrés réalistes et ont exprimé leur intention de quitter l’Iran. C’est le cas du pétrolier Total. En fait, quoi qu’en disent les dirigeants politiques européens, le retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien est une illustration du risque-pays, et plus précisément du risque que les activités d’une multinationale dans un pays étranger soient affectées par une dégradation des relations diplomatiques entre ledit pays et les Etats-Unis. Il n’y a rien de nouveau.

Elles ont joué, elles ont perdu

Depuis des décennies – par exemple pour des raisons de sécurité nationale – Washington sanctionne les entités entretenant des relations avec des Etats " blacklistés ". L’élection d’Hillary Clinton aurait permis de préserver l’accord de 2015, mais la candidate démocrate a échoué face à Donald Trump. Les entreprises qui s’étaient lancées à la conquête du marché iranien ont joué et ont perdu. La plupart d’entre elles ne peuvent se passer du marché américain. Le choix est donc vite fait.

Comment l’Europe peut-elle garder sa crédibilité en obtempérant aux injonctions iraniennes ?

Regardons maintenant les aspects géopolitiques. Depuis le 8 mai, les déclarations des autorités iraniennes ont de quoi laisser perplexe. Elles ont d’emblée exigé des Européens qu’ils leur donnent, d’ici mi-juillet, les garanties nécessaires pour compenser les dommages causés par la défection des Etats-Unis.

Il y a une semaine, Téhéran a signalé à l’AIEA sa volonté d’augmenter sa capacité à enrichir l’uranium en accroissant le nombre de ses centrifugeuses. Cette pression s’apparente à un chantage mais, plus grave, elle jette un vrai doute sur la volonté réelle de l’Iran de se débarrasser de son " statut d’Etat voyou ". Comment l’Europe peut-elle garder sa crédibilité en obtempérant aux injonctions iraniennes ?

Carence de leadership

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En fait, si la décision du Président Trump est à ce point insupportable aux yeux des dirigeants européens, c’est qu’elle fait ressortir les carences du Vieux Continent en matière de leadership international.

Face au principe d’extraterritorialité qui profite en l’espèce aux Etats-Unis, l’UE a trop peu à offrir pour peser économiquement et géopolitiquement.

Comment se fait-il que ses options diplomatiques au Moyen-Orient, contrebalançant souvent la stratégie américaine, n’aient pas encore abouti à ce que le prix du baril de pétrole soit libellé en euro et pas seulement en dollar ? Pourquoi les membres de l’UE ne lancent-ils pas une grande offensive diplomatique contre les quelques dictatures africaines qui persécutent leurs propres citoyens, les forçant à fuir leur pays et à se réfugier en Europe dans des conditions dramatiques ?

L’UE doit regarder la réalité en face et tirer un trait sur les contrats iraniens de ses sociétés. Elle doit plutôt penser à tous les moyens qui lui permettront de gagner en influence, de promouvoir ses valeurs et de défendre ses intérêts.

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