L'Europe spatiale face à la menace SpaceX

La fusée SpaceX Falcon 9 ©AFP

La guerre est désormais déclarée entre SpaceX, fleuron du " nouveau capitalisme spatial " (baptisé New Space), et Arianespace, la vénérable société européenne en charge des lancements spatiaux.

Par Alain DE NEVE
Chercheur
Centre d’Etudes de Sécurité et Défense
Institut Royal Supérieur de Défense

La guerre est désormais déclarée entre SpaceX, fleuron du " nouveau capitalisme spatial " (baptisé New Space), et Arianespace, la vénérable société européenne en charge des lancements spatiaux. La firme de l’utopiste homme d’affaires Elon Musk a choisi de se lancer dans un combat frontal avec son principal rival dans le domaine des lancements et de l’accès à l’espace.

SpaceX a-t-elle raison de se plaindre du non-respect par Arianespace des règles de la concurrence ?
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En décembre 2018, la Direction commerciale de SpaceX se serait fendue d’un courrier adressé à Edward Gresser, haut-fonctionnaire du Ministère américain du Commerce pour dénoncer les subsides dont bénéficie le conglomérat européen pour la conduite de ses activités. L’objectif de SpaceX est de convaincre les autorités américaines – et on ne doute pas qu’elle y parviendra – d’inclure ce dossier dans les négociations commerciales en cours entre les États-Unis et l’Europe. En cas d’échec des pourparlers sur ce sujet, des sanctions douanières pourraient être appliquées à l’Europe. Selon la direction de SpaceX, " les subventions de l’Union européenne et du gouvernement français réduisent artificiellement le prix des services de lancement d’Arianespace sur le marché international et permettent à leurs fusées d’être déloyalement compétitives ". Et SpaceX de poursuivre : " Il faudrait un accord qui garantisse qu’Arianespace ne reçoive pas de traitement préférentiel et que les membres de l’Union ne discriminent pas les fournisseurs non européens ".

Ligne de production d'Ariane 6 ©REUTERS

SpaceX a-t-elle raison de se plaindre du non-respect par Arianespace des règles de la concurrence ? Avant de répondre à cette question, il convient de rappeler ce que représente SpaceX dans le paysage spatial contemporain et de prendre la mesure de la compétition qui se joue actuellement dans le secteur stratégique des lancements et de l’accès à l’espace. La manœuvre opérée par SpaceX constitue un tournant dont l’issue déterminera sans aucun doute la place occupée par l’Europe dans un segment d’activités vital pour son indépendance technologique.

Deux visions opposées du spatial

La lutte sans pitié à laquelle s’adonnent désormais ouvertement SpaceX et Arianespace couvait, à dire vrai, depuis de nombreuses années. Dans les faits, c’est une concurrence acharnée à laquelle se livrent depuis bientôt dix ans les deux entreprises dont les modèles de développement et de gouvernance diffèrent radicalement. D’une certaine façon, Arianespace subit le retour de flamme de la légèreté avec laquelle elle considéra en son temps les ambitions de SpaceX lorsque celle-ci venait d’être créée par son fondateur aussi intrépide qu’imprévisible : Elon Musk. SpaceX est aujourd’hui le fleuron d’une vague entrepreneuriale essentiellement américaine dans le domaine du spatial, plus communément désignée New Space.

SpaceX est aujourd’hui le fleuron d’une vague entrepreneuriale essentiellement américaine dans le domaine du spatial, plus communément désignée New Space.
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SpaceX marque l’arrivée des nouveaux acteurs privés dans un secteur jusque-là dominé par des sociétés largement financées par le secteur public. La promesse des acteurs du New Space est de fournir des solutions nouvelles pour l’accès au spatial. Le modèle de développement adopté par SpaceX repose sur l’innovation de rupture dans le domaine managérial. Contrairement au modèle classique de l’innovation poursuivi dans le secteur spatial par les grands groupes qui dominaient le marché, l’objectif des entreprises du New Space ne consiste pas à procéder à des bonds technologiques majeurs pour deviner la révolution technologique qui appuiera à l’horizon des 10 ou 15 ans les procédés d’accès et d’exploitation du milieu spatial.

Le New Space vise, en premier lieu, à recourir à des technologies éprouvées tout en adaptant celles-ci aux besoins des clients à un moindre coût. Il s’agit plus précisément d’un modèle d’innovations incrémentales. Le principe du " réemploi " se situe au cœur de la logique de gouvernance technologique d’un acteur comme SpaceX. Et c’est là ce qui le différencie des grands groupes industriels dont les solutions technologiques reposaient uniquement sur des lanceurs lourds consommables sans perspective de réemploi. Malgré des premiers déboires, SpaceX affiche aujourd’hui des résultats prometteurs qui marquent la fin de la domination du secteur public dans le spatial. Avec sa fusée Falcon 9 et la réutilisation de ses premiers étages, la société d’Elon Musk offre des solutions innovantes pour les systèmes spatiaux.

Fusée SpaceX Falcon 9 ©AFP

Le 6 février 2018, SpaceX réalisait ainsi une véritable prouesse technique en faisant décoller son Falcon Heavy d’une masse de 1.420 tonnes et trois fois plus puissant que le Falcon 9. Surtout, la véritable réussite fut de pouvoir récupérer les deux boosters du premier étage de la fusée.

Si SpaceX ne fut pas prise au sérieux lors de sa fondation en 2002, force est de constater que ce nouvel acteur issu du secteur privé dévore désormais des parts de marché à celui qui fut pendant longtemps dominant dans le segment des lancements commerciaux : Arianespace.

Les perspectives de développement pour SpaceX s’avèrent prometteuses compte-tenu des étapes franchies. En 2006, l’entreprise s’est engagée dans le programme de ravitaillement de la station spatiale internationale (ISS) avec son projet de capsule Dragon dont l’opérationnalité a été confirmée en décembre 2008. Aujourd’hui, SpaceX travaille sur la fourniture d’une capsule pour le transport d’astronautes avec le Crew Dragon. En 2019, grâce aux technologies complémentaires fournies par SpaceX et Boeing, la NASA devrait pouvoir s’affranchir de sa dépendance au lanceur Soyouz pour le ravitaillement en matériel et en hommes de l’ISS .

La réaction européenne

Longtemps, Arianespace s’est retrouvée confrontée à l’inadaptation du coût de ses lanceurs par rapport au prix du marché. Il s’agit là de la fragilité de la solution européenne en matière de lancement.
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Longtemps, Arianespace s’est retrouvée confrontée à l’inadaptation du coût de ses lanceurs par rapport au prix du marché. Il s’agit là de la fragilité de la solution européenne en matière de lancement, même si les lanceurs Ariane ont permis à l’Europe de garantir son indépendance par rapport aux États-Unis (car, ne l’oublions pas, ce fut là l’origine même du projet Arianespace). Pendant de nombreuses années, l’Europe spatiale a misé sur le marché commercial pour rentabiliser son lanceur. Toutefois, et c’est là un constat qu’il ne faut pas perdre de vue, le marché des lancements " commerciaux " ne représente qu’une faible part de l’ensemble des lancements.

©REUTERS

L’essentiel des revenus tirés des lanceurs résulte de commandes publiques. Pour compenser le décalage existant entre le coût du lanceur européen et le prix du marché, l’ESA avait initié en 2004 un programme de subventions (à hauteur d’environ 100 millions d’euros par an) destiné à garantir la compétitivité de la solution européenne. Ce programme, baptisé European Garanteed Access to Space (EGAS), a couvert les années 2004 à 2010. À son terme en 2010, il a été reconduit jusqu’en 2019 sur le même principe dans le cadre Launcher Exploitation Accompaniment Programme (LEAP). Ces programmes d’aide constituent l’objet de la plainte formulée par SpaceX auprès du Ministère américain de l’économie.

La plainte de SpaceX intervient au plus mauvais moment pour l’Europe spatiale. Confrontés au vieillissement et à l’inadaptation progressive de son lanceur Ariane 5, les Etats membres de l’ESA réfléchissent depuis 2005 à un successeur plus performant et plus rentable. Or, le projet Ariane 6, loin de se révéler une rupture technologique, s’inscrit dans la continuité d’Ariane 5. La raison principale de cette frilosité découle des désaccords entre la France et l’Allemagne sur la nécessité de la conception d’un nouveau lanceur.

Outre le retard de la réponse européenne face à SpaceX, on notera le renoncement de l’Europe à développer des lanceurs réutilisables, ce qui posera à l’avenir des problèmes de compétitivité face à SpaceX.
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Tandis que la France s’orientait vers la confection d’un nouveau système, l’Allemagne souhaitait privilégier une amélioration d’Ariane 5 et éviter toute prise de risque technologique. Le compromis retenu s’avère discutable… et très discuté. Il consiste dans le développement d’un lanceur (Ariane 6) décliné en deux versions : la première, la version 6.2, disposera de deux propulseurs d’appoint à poudre pour opérer des lancements institutionnels, la seconde, la version 6.4, sera équipée de quatre propulseurs pour répondre aux besoins du marché commercial. En sus de ces deux lanceurs lourds, une évolution du lanceur léger Vega (Vega C) est prévue pour lui permettre de gagner en puissance de propulsion.

Outre le retard de la réponse européenne face à SpaceX, on notera le renoncement de l’Europe à développer des lanceurs réutilisables, ce qui posera à l’avenir des problèmes de compétitivité face à SpaceX. Ce choix controversé s’ajoute, encore, à l’impasse dans laquelle s’oriente le financement à long terme de la solution européenne en matière de lancements, impasse dénoncée par la Cour des Comptes françaises dans son dernier rapport. Contrairement à ce qu’avaient affirmé les industriels Airbus et SAFRAN en 2014 lors de la présentation du projet Ariane 6, il sera toujours demandé aux Etats membres de l’ESA de poursuivre la politique de soutien à l’exploitation des lanceurs.

Un New Space… pas si nouveau

On comprendra que ce qui se joue actuellement au travers des négociations commerciales entre l’Union européenne et les États-Unis ne relève aucunement de la dénonciation d’irrégularités en matière de concurrence mais bien d’une lutte pour déterminer lequel des deux acteurs étendra sa domination géopolitique et technique.
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Les critiques relatives à l’inadéquation – présente et future – de l’offre européenne en matière de lanceurs ne légitiment pas pour autant les plaintes exprimées par SpaceX. Fleuron du New Space, la société d’Elon Musk doit pour l’essentiel sa survie aux multiples commandes contractées avec le Département de la Défense américain et la NASA. Le " nouveau capitalisme spatial " porté par l’initiative privée dépend étroitement de la demande publique. L’importance des commandes gouvernementales représente, d’une certaine façon, un soutien financier de l’Etat déguisé au profit de SpaceX. Aussi, on comprendra que ce qui se joue actuellement au travers des négociations commerciales entre l’Union européenne et les États-Unis ne relève aucunement de la dénonciation d’irrégularités en matière de concurrence mais bien d’une lutte pour déterminer lequel des deux acteurs étendra sa domination géopolitique et technique.

Pendant ce temps, la Chine battait en 2018 son record de lancements réussis de satellites avec 39 tirs opérés…

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