carte blanche

L'excès de garanties nuit gravement à l'assurance!

L’assurance est un outil extraordinaire. Basée sur la mutualisation des risques, parfois teintée d’une dose de solidarité, implicite ou assumée, elle permet de mutualiser l’épargne de précaution individuelle et de la remplacer par une prime d’un montant modeste en regard des risques couverts. Les agents économiques peuvent alors mobiliser ces ressources financières pour consommer, investir ou saisir les opportunités qui se présentent dans leur secteur d’activités.

La mutualisation repose sur l’hypothèse d’indépendance entre les risques et a justifié le fonctionnement de l’assurance à ses débuts. Traditionnellement, le risque alors est qualifié de diversifiable ou encore de risque non systématique, permettant chaque année à l’assureur de compenser les sinistres frappant certains par les primes collectées sur l’ensemble du portefeuille. Cette technique ancestrale de mutualisation des risques s’est peu à peu dotée d’un cadre scientifique rigoureux et de spécialistes dédiés : les actuaires. Les pratiques informelles ont ainsi progressivement cédé leur place à des sociétés d’assurance, sous forme mutualiste ou commerciale, qui ont grandement favorisé le progrès social et l’essor économique.

Risque non diversifiable

Cependant, l’hypothèse d’indépendance entre les risques n’est pas toujours vérifiée, de telle sorte que l’effet de la mutualisation des risques est en pratique limité: une nouvelle composante du risque, appelée non diversifiable ou systématique, émerge alors. Comme le soulignait l’un de nos illustres collègues, ce n’est pas en embarquant plus nombreux dans le même bateau que l’on mutualise le risque de décès par naufrage.

Malheureusement, des garanties portant sur des risques échappant à toute forme de mutualisation ont été inscrites dans les conditions des polices d’assurance à la fin du XXe siècle: garanties de taux en tout genre tels que taux d’intérêt, taux de mortalité ou de morbidité, ou encore taux d’inflation (comme celui, mal maîtrisé, impactant les coûts des hospitalisations). Certains produits d’assurance vie ont même été vidés de toute leur substance pour en faire de simples "comptes" assortis de taux d’intérêt élevés garantis sur des décennies. Les conséquences furent à ce point désastreuses que des acteurs majeurs se sont retirés de certains segments du marché, ou envisagent de le faire.

Bien sûr, l’assurance ne doit pas uniquement se cantonner aux seuls risques classiques, aisément mutualisables. Cependant, la commercialisation de tout produit doit être conditionnée à l’élaboration d’une stratégie de gestion appropriée des risques correspondants. Ainsi, il est aujourd’hui tout à fait possible de couvrir des risques échappant largement à la mutualisation. Les risques catastrophiques comme des tremblements de terre ou des pandémies, ou encore les risques liés aux conditions météorologiques en sont autant d’exemples. Mais la couverture de ces risques n’a été rendue possible que grâce au développement d’outils financiers appropriés. Citons ainsi les cat-bonds et mortality-bonds conçus par les réassureurs pour titriser les risques catastrophes et le développement d’une vaste gamme de produits financiers dont les rendements dépendent de la température, du vent ou de l’ensoleillement pour les risques liés aux conditions météorologiques. Il n’existe pas encore de tels outils pour contrer les dérives à (très!) long terme des taux évoqués plus haut. Seules des clauses contractuelles adéquates auraient alors permis aux assureurs de s’en prémunir.

Gérer le passif existant

Ce constat posé, il faudra bien évidemment gérer le passif existant, mais surtout purger le marché de telles pratiques, en évitant de reporter la facture sur les nouvelles générations… d’assurés ou de céder certains portefeuilles à des fonds d’investissement étrangers prêts à reprendre à leur compte les folles garanties du passé. Des solutions existent pourtant, en revenant aux fondamentaux mutualistes de l’assurance tout en exploitant les avancées permises par les marchés financiers. Des mécanismes de participation aux tranches de risque les plus basses (assurance participative ou peer-to-peer) ou des mécanismes de partage des risques non mutualisables comme la longévité ou l’inflation sont à présent bien au point et permettraient de réinventer un secteur tout en l’inscrivant résolument dans l’économie collaborative, lui rendant par là sa transparence et son sens social et alignant les intérêts des différents protagonistes.

Les techniques actuarielles relatives à cette nouvelle génération de produits sont actuellement développées par nos équipes de recherche. Il ne reste plus qu’à espérer qu’ils seront bientôt proposés sur le marché belge.

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