L'exclusion du Fidesz du PPE doit être une opportunité pour l'Europe… et les Hongrois!

©Dieter Telemans

Sophie Rohonyi, attachée parlementaire DéFI

 

Une révolution est en marche au Parlement européen: douze partis membres du PPE originaire de neuf pays ont officiellement demandé l'exclusion du Fidesz, le parti du Premier ministre hongrois Viktor Orban, exclusion qui pourrait être décidée à Strasbourg ce 20 mars.

En cause: une campagne conspirationniste mettant en cause le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, et la politique migratoire de l’Union européenne. Dans le collimateur également, la bête noire d’Orban: George Soros, un Américano-hongrois d’origine juive qui, après avoir fait fortune à Wall Street, a investi une partie de celle-ci dans le développement démocratique de son pays d’origine, la Hongrie, en créant notamment l’Université d’Europe centrale (CEU). Cette dernière a, pour rappel, dû transférer l’essentiel de ses activités de Budapest à Vienne, après plus d’un an et demi de bras de fer avec Viktor Orban.

Si cette exclusion se justifie pleinement, deux questions essentielles restent toutefois en suspens: Pourquoi maintenant? Et pour quel suivi?

Fort de sa majorité des ⅔, cela fait près de neuf ans qu’Orban façonne un arsenal législatif qui ne laisse strictement aucune place à l’opposition, aux minorités, aux intellectuels, aux journalistes. Une véritable dérive antidémocratique puisque, comme le disait Albert Camus, "La démocratie, ce n'est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité."

Cet engrenage a commencé dès décembre 2010. A l’époque, la presse fut prise pour cible par une loi prévoyant des amendes pouvant aller jusqu’à 730.000 euros pour les chaînes de radio et de télévision portant "atteinte à l’intérêt public, l’ordre public et la morale”, contraignant les journalistes à révéler leurs sources, et mettant l’Autorité nationale des médias et des communications (NMHH) sous la direction d’un proche du Premier ministre.

 

Comment peut-on ainsi être prêt à fermer les yeux sur ce populisme destructeur? Faudra-t-il attendre de nouvelles provocations pour réagir?
sophie rohonyi (Défi)

En avril 2011, la nouvelle Constitution modifie totalement le système démocratique hongrois à l’avantage de la majorité en place, affaiblit le pouvoir de la Cour constitutionnelle, et ouvre la porte à l'interdiction de l'avortement.

La dérive autoritaire et populiste du Fidesz est par conséquent loin d’être récente. En atteste le rapport du Commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe qui, en décembre 2014, épinglait en Hongrie une menace sur la liberté des médias, une montée du racisme et de l’intolérance à l’égard des Roms, des Juifs, des homosexuels, des sans-abris, mais aussi l’absence de sanctions appropriées à l’égard des auteurs d’actes d’incitation à la haine raciale.

A l’exception notable de quelques députés européens, le sort des Hongrois pris au piège de ce gouvernement autoritaire ne semblait pas émouvoir grand monde au sein des institutions européennes, en tout cas pas au sein du PPE comptant le Fidesz dans ses rangs.

Spirale infernale

Ce n’est qu’en été 2015 et durant la crise de l’asile que l’Union européenne commença à s’intéresser à cette spirale infernale puisque l’acquis communautaire fondamental qu’est la solidarité européenne était remis en cause.

C’est en effet à ce moment-là qu’Orban annonça sa volonté de construire une clôture anti-migrants installée à la frontière serbe dont le coût devait, selon lui, être supporté par l’Union. S’en est suivie une " consultation nationale " portant sur " l’immigration et le terrorisme " et qui fut largement critiquée par l’agence de l’ONU pour les réfugiés, le HCR, qui y voyait un risque de renforcer la xénophobie dans le pays.

Des mesures révoltantes au regard de l’idéal européen mais aussi des besoins des Hongrois faisant face à un système éducatif et de soins de santé en délitement.

Car, à l’investissement dans les hôpitaux et dans les écoles, Viktor Orban préfère l’investissement dans les campagnes de propagande anti-européenne. Avant de prendre personnellement Guy Verhofstadt et Jean-Claude Juncker pour cibles d’affiches dénigrantes dans les rues de Hongrie, une grande consultation nationale intitulée “Let’s stop Brussels” avait été menée en 2017 avec des questions comme “Que doit faire la Hongrie lorsque, en dépit d’une récente série d’attaques terroristes en Europe, Bruxelles veut la forcer à laisser entrer des migrants entrés illégalement ? " Rien que ça.

C’est ce type de campagne qui a mené - à raison - à l’activation de l’article 7 du Traité sur l’Union européenne, en septembre 2018, celle-ci pouvant aboutir au retrait du droit de vote de la Hongrie au Conseil européen.

Il aura donc fallu plus de huit longues années, une formidable mobilisation citoyenne ces derniers mois, dans les rues de Budapest, contre la réforme du droit du travail, pour que l’Union européenne prenne la mesure de la situation politique désastreuse en Hongrie. Une prise de conscience nécessaire dont on peut toutefois regretter le retard et l’égoïsme au regard des valeurs fondamentales en jeu. Pendant huit longues années, ces valeurs ont en effet été bafouées au vu et au su de tous, sans que le PPE ne bouge le petit doigt. Par contre, lorsque l’un de ses membres les plus éminents est pris pour cible, le PPE réagit dans le quart d’heure.

Courage

En réponse à Juncker, le gouvernement hongrois a finalement annoncé la fin de cette énième campagne anti-européenne, même si les Hongrois recevaient encore ce lundi un courrier du Premier Ministre reprenant le contenu polémique de cette campagne conspirationniste. Pour beaucoup, c’est la goutte d’eau: l’exclusion du Fidesz du PPE pourrait être une réalité ce 20 mars. “Pourrait” car comme l’a laissé entendre le candidat à la succession de Jean-Claude Juncker à la présidence de la Commission européenne, l'Allemand Manfred Weber, l’exclusion ne sera pas votée si des excuses sont présentées par Orban.

Cela signifie-t-il donc qu’il suffit d’une excuse à la Francken pour reprendre tranquillement le train de ses réformes antidémocratiques? Comment peut-on ainsi être prêt à fermer les yeux sur ce populisme destructeur? Faudra-t-il attendre de nouvelles provocations pour réagir? Le PPE doit avoir le courage politique d’exclure le Fidesz, quitte à se déforcer face à l’émergence possible d’un grand groupe européen réunissant les partis progressistes européens.

A côté de l’éclaircissement qu’il appelle, ce “clash” doit être vu comme une opportunité - tardive certes mais nécessaire - de renforcer l’acquis européen en matière de droits fondamentaux.

Si la procédure de l’article 7 du Traité UE a pu être enclenchée, celle-ci demeure fragile et insuffisante au regard de sa rigidité. Il convient par conséquent d’entamer une réelle réflexion quant à un mécanisme régulier et contraignant de contrôle des Etats européens en matière de respect des droits fondamentaux. Il n’est plus acceptable qu’une fois qu’un Etat ait rempli les critères dits de Copenhague pour adhérer à l’Union européenne, celui-ci puisse les jeter en pâture en s'adonnant à une politique totalement contraire à l’idéal européen. Profitons donc de ces élections européennes pour réfléchir à un mécanisme dit “Examen Périodique Européen” qui, sur le modèle de l’EPU de l’ONU, permettra à l’UE de contrôler de manière automatique l’action des Etats membres en matière de respect des droits humains.

L’UE mérite mieux que le fatalisme du populisme. Elle mérite le renforcement de son socle de valeurs démocratiques, dans l’intérêts de tous les Européens.

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