L'histoire repasse-t-elle les plats dans le remplacement des F-16?

Nous pouvons faire la comparaison avec le précédent contrat du siècle: le remplacement des Lockheed F-104 G Starfighter de la force aérienne belge acquis en 1962-1963. ©BELGAIMAGE

À propos du remplacement des 54 F-16 belges, nous vivons depuis bien des mois une vaste foire d’empoigne. Véritable sac de nœuds aux multiples rebondissements budgétaires, techniques, communautaires et parlementaires que cette saga (1) qui concentre toutes les caractéristiques du processus de décision complexe, à la belge.

André Dumoulin
IRSD ULg

Depuis 2016, les lobbies industriels dans leurs réunions d’information autant que les "persuasions" diplomatiques furent légion. Une "guerre des argumentaires" alla crescendo, relayée avec plus ou moins de précision et d’indépendance par les médias, les revues spécialisées et différents blogs. Début mars 2017, le processus de remplacement des F-16 était enclenché, le ministre de la Défense présentant à huis clos le cahier des charges en commission des achats militaires de la Chambre des représentants (Parlement). Au final, restèrent en ligne le F-35 Lightning 2 américain et le Typhoon du consortium Eurofighter, le F-18 Super Hornet de Boeing et le Gripen de Saab se retirèrent de la compétition. Le Rafale F3R concourra finalement hors du schéma imposé par la Belgique en proposant plutôt un cadre stratégique global et intégrateur de technologie dès novembre 2017. Durant cet été, rien n’est encore décidé.

Au final et sauf retournement de situation ou choix rapide, le gouvernement belge va, suite à la demande expresse de son Premier ministre, Charles Michel, analyser l’éventuelle prolongation des F-16, l’analyse de la proposition française et les deux offres reçues des Britanniques et des États-Unis (2), avec, à la clef, éventuellement de nouvelles empoignades entre la N-VA et le MR, tous deux dans la majorité gouvernementale.

Contrat du siècle

Nous pouvons faire la comparaison avec le précédent contrat du siècle: le remplacement des Lockheed F-104 G Starfighter de la force aérienne belge acquis en 1962-1963. Ici aussi, plusieurs appareils concoururent avec là également plusieurs clients nationaux (Pays-Bas, Danemark, Norvège) (3). S’opposèrent dans la confrontation technologique, politique et commerciale le Dassault Mirage F-1E de Dassault, le Général Dynamics YF-16, Northrop YF-17 et le Saab JA-37 Viggen suédois. La Belgique et les pays européens partenaires choisirent le F-16 américain à la mi-1975, suivant en cela les commandes de l’USAF (4).

Le choix d’un nouveau chasseur américain ou français dans le remplacement des F-16 belges cristallise les tensions et les orientations géopolitiques internes depuis maintenant deux ans.
André Dumoulin

Différents accords avantageux furent signés pour mettre en place la production sous licence du F-16 en Europe. Le premier F-16 pour la FAé fut livré par la Sabca en janvier 1979 et la 350e escadrille fut déclarée opérationnelle sur F-16 le 1er janvier 1981. Ainsi, comme pour le remplacement des "104", on voit en concurrence un appareil suédois (Gripen), français (Rafale) et deux américains au départ (F-18 et F-35).

De même, au-delà des questions économiques majeures, l’argumentaire technologique fut mis en avant dans les deux épisodes. Le F-16 était hyper-manœuvrant et pouvait tirer 9G. Les commandes électriques permirent de s’affranchir de bien des contraintes physiques. Ses caractéristiques générales en firent un appareil de haute technologie d’autant plus qu’un programme de modernisation à mi-vie fut engagé (MLU) (5) par les pays concernés dès 1993, incluant certaines compensations économiques; intégration de kits de modification suivie par la mise au standard Otan de l’avionique et de l’électronique (liaison 16) en 2005 pour la Belgique.

Quant au F-35, il est décrit comme appareil de 5e génération, à capacité furtive, capable de franchir les défenses anti-aériennes modernes et contrecarrer le déni d’accès et qui doit pouvoir travailler en réseau de fusion de données.

Indélicatesses possibles

Le choix d’un nouveau chasseur américain ou français dans le remplacement des F-16 belges cristallise les tensions (6) et les orientations géopolitiques internes depuis maintenant deux ans, avec la complexité supplémentaire d’intégrer le volet Trump symbolisé par la guerre commerciale mais aussi certaines indélicatesses possibles dans le pire des scénarios: "les capacités de Lockheed Martin d’effectuer à distance les mises à jour des logiciels du F-35" avec, en cas de désaccords diplomatiques, la remise en cause des capacités opérationnelles et logistiques de l’appareil, et, au pire, leur envol (7).

Le gouvernement belge va, suite à la demande expresse de son Premier ministre, Charles Michel, analyser l’éventuelle prolongation des F-16.
André Dumoulin

Du côté français, les travaux sur le SCAF dans son volet avion de combat et qui doit déjà intégrer à terme des nouvelles technologies dans les Rafale semble s’orienter, sur le papier, et en toute incertitude encore, vers… de la furtivité, de l’intelligence artificielle, de la connectivité, de la fusion de données (réseau) et de la gestion du champ de bataille (Combat Cloud): caractéristiques en partie introduites dans le F-35 aux potentialités contradictoires.

Fameux dilemmes ou tout est déjà joué? Va-t-on vers un club F-35 comme on a connu un club F-16? Où va se situer le balancier entre intérêts stratégiques, fidélité transatlantique, retombées technologiques et industrielles, capacités opérationnelles? Réponse: à l’automne, dira-t-on.

(1) Pour davantage de détails, cf. les réunions des commissions de la défense de la Chambre des représentants de Belgique de l’année 2017 et 2018; "La saga du remplacement des F-16 belges: un véritable sac de nœuds politico-militaire" et "Les retombées sociétales de l’acquisition d’un avion de combat. Un long fleuve belge… turbulent", Revue militaire suisse, 2018.
(2) Relevons que l’offre américaine et le coût courent jusqu’au mois d’octobre 2018 et l’offre pour l’Eurofighter jusque début 2019.
(3) Les Belges et les Norvégiens volaient sur F-104 (firme US), les Danois sur F-100 Super Sabre (firme US) et les Néerlandais sur NF-5 Freedom Fighter (firme US).
(4) Avec une première livraison globale de 998 avions pour les cinq pays participant au programme à l’époque.
(5) "La modernisation des F-16 européens", Avianews international, 1991.
(6) Cf. "La coopération militaire belgo-française: oscillations politiques et identitaires", Revue de Défense nationale, 2018.
(7) Cf. à ce sujet, "F-35 & Big Data: épée de Damoclès pour la France et l’Europe?", RDN, 2018.

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