analyse

L'Homo economicus est un concept économique du passé

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Depuis des décennies, l’orthodoxie s’est imposée en économie. Si de nombreux professeurs enseignent différentes théories économiques de manière nuancée, la recherche et le mode de publication des articles scientifiques imposent souvent de se plier à une certaine doxa, influençant nécessairement cette littérature scientifique et son enseignement.

Depuis la chute de Lehman Brothers en 2008, beaucoup se sont interrogés sur l’incapacité des économistes à prévoir ce type de crise. Une décennie plus tard, de plus en plus de voix dénoncent la théorie néoclassique qui domine les sciences économiques – et leur enseignement – et qui apparait désormais obsolète au regard des défis du 21e siècle.

Charles Picqué

Ministre d'État et ancien Président du Parlement bruxellois

Triple aveuglement

La section belge francophone du réseau mondial Rethinking Economics a déjà pointé du doigt le triple aveuglement – méthodologique, théorique et disciplinaire – dans les théories enseignées dans les universités, qui sont souvent conscientes du problème et y travaillent.

Le récit fantasmé d’une économie de marché autorégulatrice n’a en effet jamais apporté de réponse aux crises passées, bien au contraire.
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Le récit fantasmé d’une économie de marché autorégulatrice n’a en effet jamais apporté de réponse aux crises passées, bien au contraire. La crise de 2008 en est l’une des plus sombres illustrations, révélant un problème profond, durable, systémique.

Les conséquences du réchauffement climatique, considérées comme secondaires au regard des intérêts économiques, en seront probablement un exemple bien plus triste, comme l’a démontré le chercheur Antonin Pottier dans son essai "Comment les économistes réchauffent la planète".

Depuis des décennies, l’orthodoxie s’est imposée en économie. Si de nombreux professeurs enseignent différentes théories économiques de manière nuancée, la recherche et le mode de publication des articles scientifiques imposent souvent de se plier à une certaine doxa, influençant nécessairement cette littérature scientifique et son enseignement.

Les chiffres et les mathématiques y ont érigé le résultat positif et maximum en totem sectaire, écartant toute autre approche pourtant existante et légitimée, comme la finance comportementale qui recense les travers de comportement et leurs effets sur les marchés financiers, ou encore le "risk budgeting" qui place le risque et non le profit au centre des préoccupations.

Formulé ou non en termes mathématiques, l’important est que nos futurs économistes soient "mathématiciens, historiens, politiciens et philosophes", suggérait Keynes. Les mathématiques doivent rester un des outils, non une fin en soi.

L’exemple du Portugal

Un pluralisme méthodologique et théorique doit façonner les connaissances économiques sur lesquelles les politiques de demain se reposeront. C’est essentiel si nous voulons nous servir de l’économie au profit du réel.

Depuis trop longtemps, la théorie économique dominante et orthodoxe façonne la politique. Pourtant, le Portugal, avec une des meilleures croissances de la zone euro, a permis de constater qu’une vraie politique de relance économique et sociale (hausse du salaire minimum, revalorisation des retraites, réduction du temps de travail…), qui prend en compte les gens avant les chiffres, est une réponse bien plus efficace à leurs besoins que l’obsession de la finance pour les mathématiques et les résultats court-termistes.

Jamais le redressement du Portugal n’aurait été possible si ses dirigeants s’étaient fiés à la théorie dominante enseignée traditionnellement dans les universités.
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Jamais le redressement du Portugal n’aurait été possible si ses dirigeants s’étaient fiés à la théorie dominante enseignée traditionnellement dans les universités. Jamais il n’aurait été possible si le gouvernement n’avait pas compris qu’en politique comme en économie, il convient d’abord de prendre en compte les gens, leurs attentes et leur histoire.

Les penseurs des Lumières fondaient d’ailleurs leurs théories économiques au regard de cet échange entre les sciences humaines. C’est ainsi qu’Adam Smith publia une "Théorie des sentiments moraux" avant son célèbre traité "La Richesse des nations". Tout projet ou vision ne peut s’envisager qu’au regard d’une série de facteurs de natures diverses, et en particulier celui de la nature des phénomènes sociaux et culturels.

Prendre en compte la complexité

La théorie néoclassique et orthodoxe ne résout pas les problèmes d’inégalité et menace la cohésion sociale.

Le classement des richesses nous le rappelle cyniquement chaque année: 26 milliardaires concentrent autant de richesses que la moitié de l’humanité. Cela ne fait plus aucun doute: l’Homo economicus est un concept économique du passé, insuffisant pour envisager l’économie au service de l’intérêt général.

Il est temps d’éprouver ce modèle, de le contester et de le disputer en offrant au post-keynésianisme, qui favorise l’interventionnisme de l’État par rapport au marché libre, une place aussi importante que celle de la théorie néoclassique.

Cela permettra de rééquilibrer le débat, de nourrir intellectuellement nos futurs économistes, et de répondre aux défis sociaux et environnementaux de ces trois prochaines décennies en alliant croissance, cohésion sociale et contrainte écologique. De quoi faire de l’économie une science moins "lugubre", comme l’appelait déjà l’essayiste Thomas Carlyle.

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