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L'hospitalité européenne a-t-elle encore un avenir ?

Il est loin le temps où Ulysse, naufragé nu sur une plage, bénéficiait de l’hospitalité de Nausicaa.

Pourquoi l’Europe est-elle devenue aussi inhospitalière ? Comment alors, puisqu’elle semble avoir tourné la page des Droits de l’homme, réhabiliter sans angélisme le principe d’hospitalité ?

Les auteurs, professeurs de philosophie (Paris), ont parcouru de nombreux camps de migrants/réfugiés d’Europe – et particulièrement la " jungle " de Calais.

De leurs multiples rencontres, ils tirent un " reportage d’idées " et s’interrogent : d’où vient cette "pulsion de mur" qui anime l’Europe et qui s’exprime dans ce nouvel "archipel carcéral" de 393 centres de rétention (dans lesquels se compte nombre d’enfants) ?

C’est que, au delà du devoir de sûreté que l’État doit à ses citoyens, une logique plus profonde est à l’œuvre : se sentant vulnérable, l’État-nation se pose lui-même en victime du migrant. Et parce qu’il dérange l’ordre des copropriétaires du sol, le migrant devient l’ennemi.

S’ensuit une légitimation de la gestion sécuritaire et répressive des " demandeurs de refuge ".

D’ailleurs, si la justice a pour fin la souveraineté nationale, ce sont toutes les précarités qui en troublent la quiétude (chômeurs, "assistés", sans-abris, migrants) et qui deviennent l’objet de relégation, de tri, de contrôle et finalement d’expulsion.

Se sentant vulnérable, l’État-nation se pose lui-même en victime du migrant.

La crise dite "migratoire" ne fait donc que révéler l’échange du statut de victime et la mutation des prérogatives de l’État : le déficit du "soin" et celui de la démocratie sont inséparables.

Reste une troisième voie, au-delà du cynisme sécuritaire et de l’idéalisme des bons sentiments : le réalisme politique de l’hospitalité.

D’abord, accepter que le XXIe siècle sera celui de déplacements massifs de populations. Ensuite, sans renoncer à l’idéal humaniste que constitue l’hospitalité, reconnaître que l’accueil de " l’autre " ne va jamais de soi.

Au delà du secours d’urgence, l’intégration durable suppose des dispositifs bien pensés, supposant une analyse objective de l’avenir (ni idéaliste ni haineuse) et un débat démocratique participatif affrontant la question : "De qui désirons-nous et pouvons-nous prendre soin ?"

Le foisonnement d’initiatives prises par des ONG, des associations ou des élus pour créer des conditions décentes de secours et d’accueil (à l’encontre de la nouvelle logique d’État), doit servir de point d’appui à ce débat et ce tournant politique.

Au lieu d’ignorer ces initiatives voire de les criminaliser, l’État doit les accompagner et en tirer les meilleures leçons (lesquelles, d’ailleurs, comme le prouvent les sondages, contredisent les discours haineux). Car ces dispositifs bienveillants prouvent que parce que la justice humanise, elle favorise la paix.

La générosité est préférable à la malveillance, elle est mutuellement plus bénéfique que l’indécence de l’humiliation.

Cette politique de l’hospitalité défend un cosmopolitisme non plus universel mais local, une générosité lucide. Pour que la Méditerranée, berceau de l’Europe, n’en devienne pas le tragique cimetière.

E. B.

La fin de l’hospitalité. L’Europe, terre d’asile ? Fabienne Brugere, Guillaume Le Blanc, Flammarion, 2018, 244 p., 8 €.

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