L'inévitable double destin de l'Europe

Ursula Von der Leyen bientôt à la tête de la Commission européenne ©AFP

Un nouveau chapitre européen s’ouvre. La Commission Von der Leyen entre en scène et Christine Lagarde prend la tête de la Banque centrale européenne. Les attentes sont élevées, mais une véritable relance est peu probable. La division reste trop grande.

La confiance envers le projet européen a du plomb dans l’aile depuis la dernière décennie. Au creux de la crise, en 2011, et lors de la crise des réfugiés en 2015, moins d’un tiers des citoyens européens avaient confiance en l’UE, un chiffre en fort contraste avec celui de 50% d’avant la crise. Depuis lors, avec la reprise économique de ces dernières années et le pic de la crise migratoire derrière nous, la confiance est à nouveau à la hausse (44%). Mais si ce chiffre dénote tout de même un manque de confiance, une nuance s’impose. Il surpasse par exemple la confiance dont bénéficient les décideurs politiques nationaux (34%). En outre, plus de deux tiers des Européens estiment que l’UE garantit une certaine stabilité dans un monde incertain.

Hans Bevers et Céline Boulenger

Économistes Banque Degroof Petercam

Plus de quatre Européens sur cinq soutiennent les quatre libertés de base de l’union, trois sur quatre croient en l’euro et plus de deux sur trois sont convaincus que l’adhésion à l’UE a été bénéfique pour leur pays. Enfin, une majorité d’Européens se veut optimiste quant à l’avenir de l’Union. Bien entendu, derrière ces chiffres moyens, se cachent de grandes disparités entre les États membres. Par exemple: si pas moins de sept Danois sur dix font confiance à l’UE, les Français, à trois sur dix, sont plutôt méfiants.

Une Europe trop dispersée

©REUTERS

Crise de l’euro, crise ukrainienne, crise des réfugiés, Brexit: la dernière décennie a parfaitement montré que les crises que l’Europe a eu à surmonter sont également la conséquence d’un manque de préparation et de capacité à remédier aux problèmes. Les grands défis à venir (numérisation de l’économie, mondialisation, vieillissement de la population, stabilité financière, changement climatique, question migratoire et lutte contre le terrorisme) demandent une approche bien plus efficace. Une Europe dispersée n’est pas souhaitable dans ce contexte.

D’abord et avant tout, l’union politique doit être plus forte. Celle-ci se compose globalement de deux dimensions: la dimension institutionnelle et une dimension fonctionnelle. Il est évident que l’Europe, dans l’après-guerre, s’est chargée avec succès de la partie institutionnelle.

Avec la Commission européenne, le Parlement européen, le Conseil européen et la Cour de justice, elle dispose de tous les outils d’une démocratie moderne. D’un point de vue fonctionnel, la question reste de mesurer les possibilités d’un transfert de la souveraineté du niveau national au niveau supranational; ce qui est désiré par rapport à ce qui est réalisable d’un point de vue politique.

Dans certains domaines — agriculture, environnement, concurrence, commerce extérieur et politique monétaire — un transfert considérable voire total du pouvoir de décision vers l’Europe a déjà vu le jour.

D’un point de vue socio-économique, le transfert de souveraineté reste en revanche restreint. Même si l’Europe garde un œil sur la fiscalité, le budget, la sécurité sociale et la politique salariale, ils sont encore aujourd’hui principalement fixés au niveau national. Et pour ceux qui espèrent de grands changements, il faudra qu’ils prennent leur mal en patience, car dans les quatre géants de la zone euro, l’Allemagne (26%), la France (34%), l’Italie (21%) et l’Espagne (30%), il n’y a absolument pas de majorité favorable au transfert de nouvelles compétences nationales vers le niveau supranational.

Pourtant, une coordination plus efficace au niveau européen faciliterait crucialement la politique monétaire. Parallèlement, l’union monétaire elle-même doit être finalisée.

La BCE à Francfort. ©ECB / Robert Metsch

"L’Europe se fera par la monnaie ou elle ne se fera pas". Cette déclaration de Jacques Rueff, conseiller économique du président de Gaulle, illustre que la monnaie commune n’a jamais été un but en soi, mais un instrument essentiel pour une intégration économique et politique. La bonne nouvelle c’est que l’union monétaire repose aujourd’hui sur de bien meilleures fondations qu’il y a dix ans. Ainsi, si une attitude attentiste prévalait auparavant, la force d’action et de persuasion de la BCE en tant que "prêteur en dernier ressort" dominent aujourd’hui. Et avec la surveillance bancaire unique par la BCE et le mécanisme de résolution des défaillances des banques, l’union bancaire est en plein chantier. En ce qui concerne le système de garantie des dépôts unifié, clé de voûte de l’union bancaire, les avis restent partagés. L’'union des marchés des capitaux connaît le même destin.

Double destin

Cette attitude douteuse est regrettable. Elle est également contre-productive dans la situation géopolitique turbulente actuelle. L’historien et philosophe politique néerlandais Luuk Van Middelaar suggère que l’Europe évolue d’une "politique des règles" vers une "politique des événements". Alors que la première repose sur l’idée fictive selon laquelle l’histoire est immobile ou se déroule via des lignes prévisibles, la deuxième fait tout pour avoir une emprise sur les événements imprévisibles.

Autrement dit: la politique des règles régule tandis que la politique des événements décide et agit. Cela exige une Europe plus solide. Mais c’est loin d’être un jeu d’enfant, certainement pas dans un avenir proche. Le géographe français Daniel Faucher l’a exprimé de manière très pertinente: "L’Europe est trop grande pour être unie. Mais elle est trop petite pour être divisée. Son double destin est là".

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