L'Italie à quitte ou double

Le président du Conseil italien, Giuseppe Conte, a annoncé il y a quelques jours que le déficit budgétaire pour 2019 devrait s’établir à 2,4% du PIB au lieu de 0,8% prévu par le gouvernement précédent. ©AFP

Le budget italien qui a été présenté fin septembre a suscité de vives inquiétudes, tant du côté de la Commission européenne que des marchés financiers. Le rapport de force qui s’instaure entre Bruxelles et Rome est à la fois dangereux et stérile.

Norbert Gaillard
E
conomiste et consultant indépendant

Le président du Conseil italien, Giuseppe Conte, a annoncé il y a quelques jours que le déficit budgétaire pour 2019 devrait s’établir à 2,4% du PIB au lieu de 0,8% prévu par le gouvernement précédent. Le ministre des Finances Giovanni Tria justifie ce dérapage substantiel par la nécessité de respecter certaines promesses de campagne des deux grands partis au pouvoir (le Mouvement 5 Etoiles et la Ligue) et de relancer les investissements publics.

La Commission européenne – par la voix de son président Jean-Claude Juncker et du Commissaire aux affaires économiques et monétaires Pierre Moscovici – a critiqué ce choix de ne pas respecter des engagements passés. Les investisseurs ont également réagi en montrant leur défiance à l’égard de la dette souveraine italienne. Le taux des obligations d’Etat italiennes à 10 ans a fortement grimpé ces derniers jours, atteignant mardi 2 octobre un plus haut de 4 ans et demi à 3,40%. Le risque de résurgence d’une nouvelle crise de la zone euro, comme en 2010-2011, est sérieux.

L’Italie est la troisième économie et le premier émetteur de dette souveraine de la zone euro.
Norbert Gaillard

Pourtant, la situation actuelle diffère sensiblement de celle qui prévalait au moment où la Grèce s’enfonçait irrémédiablement dans la dépression économique et l’austérité. La raison est simple: l’Italie est la troisième économie et le premier émetteur de dette souveraine de la zone euro. Cela, les deux vice-présidents du Conseil italien, Luigi Di Maio (chef de file du Mouvement 5 Etoiles) et Matteo Salvini (leader de la Ligue), le savent très bien et ils en abusent. Très concrètement, ils ont décidé de suivre la voie du "passager clandestin" mais aussi celle de l’aléa moral.

"Passager clandestin" car ils s’affranchissent des règles communautaires et parient sur une relative passivité de la Commission européenne lorsqu’il s’agira, éventuellement, de sanctionner la péninsule. Aléa moral car Luigi Di Maio et Matteo Salvini considèrent que l’Italie est "too big to fail", c’est-à-dire trop importante pour être abandonnée à son sort. Ils anticipent que la BCE viendra à la rescousse si jamais les marchés financiers se ferment.

La stratégie de la coalition Mouvement 5 Etoiles/Ligue est aussi irresponsable que dangereuse.
Norbert Gaillard

Mais la BCE n’est pas dupe. Est-ce un hasard si son président, Mario Draghi, dans une allocution prononcée à Berlin le 19 septembre, a évoqué la nécessité de trouver un système complémentaire du mécanisme européen de stabilité destiné à rééquilibrer les comptes publics des pays membres de la zone euro tout en mettant en garde contre le risque d’aléa moral ?

En fait, la stratégie de la coalition Mouvement 5 Etoiles/Ligue est aussi irresponsable que dangereuse. Le taux de croissance sur lequel table le gouvernement italien pour 2019, à savoir 1,6%, est peu réaliste. La Commission anticipe 0,9% dans un contexte de hausse continue du prix du baril de pétrole et d’incertitude sur le Brexit. Du coup, on peut se demander si l’Italie parviendra même à maintenir son déficit sous les 3% l’an prochain.

Le taux de croissance sur lequel table le gouvernement italien pour 2019 est peu réaliste.
Norbert Gaillard

Si ce dérapage supplémentaire devait se confirmer dans les prochains mois, les taux italiens deviendraient vite prohibitifs. Se poserait alors la question cruciale: avec un ratio de dette publique sur PIB déjà proche de 130%, un besoin de financement compris entre 250 et 300 milliards d’euros pour 2019 et un gouvernement populiste entêté, la dette italienne restera-t-elle longtemps soutenable? Il est permis d’en douter.

En outre, le discours de plus en plus décomplexé de la Ligue – en tête des sondages depuis plusieurs semaines – concernant une possible sortie de la zone euro a de quoi semer le trouble. Certes, on peut raisonnablement penser que l’Italie aurait mieux performé ces vingt dernières années en gardant sa monnaie nationale mais croire qu’un "Italexit" est la panacée est illusoire. Matteo Salvini devrait méditer l’analyse de l’ancien ministre grec des Finances du gouvernement Tsipras, Yanis Varoufakis, pas vraiment connu pour ses sympathies envers les institutions communautaires. Dans un livre paru en 2016, celui-ci a admis que l’entrée de son pays dans la zone euro avait été une erreur historique mais il estimait qu’un "Grexit" serait une catastrophe.

L’évolution des rendements italiens sera l’un des juges de paix entre Bruxelles et Rome.
Norbert Gaillard

Il n’est pas sûr que le bras de fer engagé entre Bruxelles et Rome dure très longtemps. L’évolution des rendements italiens sera l’un des juges de paix, tout comme les rapports des agences de notation. Standard & Poor’s doit justement réviser la note italienne le 26 octobre. Un changement de perspective de "stable" à "négatif" est probable. Une telle annonce serait le premier vrai coup de semonce adressé au gouvernement Conte.

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