L'Italie tentée par la création d'une monnaie parallèle

©Thierry du Bois

L’Italie qui envisage de créer une monnaie parallèle dans un schéma proche du Plan de Chicago. Ce pays pense à lancer une monnaie parallèle à l’euro, le Mini-Bot (Buoni ordinari del Tresoro) et l’idée n’est aucunement de la sorcellerie.

©Thierry du Bois

Par Bruno Colmant
Membre de l'Académie Royale de Belgique
Banque Degroof Petercam

La monnaie est, à la base, créée par les banques centrales qui "impriment" les pièces et les billets. Mais cette monnaie n’est qu’une infime partie de la masse monétaire. En effet, cette dernière est essentiellement créée par les banques privées. L’octroi d’un prêt exige de récolter un dépôt. Ce même prêt générera d’autres dépôts qui entraîneront à leur tour de nouveaux octrois de prêts, etc. Les banques privées sont des entreprises qui fabriquent donc elles-mêmes leur propre matière première.

La pompe bancaire refoule. C'est un indice de récession et de déflation.
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Incidemment, aujourd’hui, la demande de crédit s’est largement tarie. Les prêts ne suscitent pas d’exigences de dépôts, d’autant que ces derniers s’accumulent dans les banques privées, même au prix d’une rémunération dérisoire. La pompe bancaire refoule. C’est un indice de récession et de déflation.

Plan de Chicago

Si, aujourd’hui, cette réalité est devenue la base du capitalisme, certains en ont contesté le fondement. C’est l’idée du Plan de Chicago. Celui-ci fut originellement imaginé en 1933 par Henry Simons (1899-1946) de l’Université de Chicago – d’où il tire son nom –, et ensuite défendu en 1936 par Irving Fisher (1867-1947).

Ces deux économistes étaient convaincus que la monnaie ne pouvait être qu’un stock de biens publics et non pas un flux variable généré par les banques privées qu’ils accusaient… de secrètement imprimer de la monnaie.

À leurs yeux, il s’agissait de supprimer le flux monétaire en limitant la quantité de monnaie à son stock, sous le contrôle de la Federal Reserve (la banque centrale américaine). Ce Plan était donc pensé pour nationaliser la monnaie et déposséder les banques privées de leur faculté de fabrication.

Irving Fisher ©Wikimedia Commons

Mais pourquoi vouloir nationaliser la monnaie? Parce que, selon les auteurs du Plan, c’était la variation du flux monétaire créée au travers des bilans des banques privées qui entraînait la succession des phases d’expansion et de contractions économiques. Selon Irving Fisher, les banques privées étaient responsables de l’amplification des cycles économiques qui entraînaient une désolation économique et, dans son sillage, les affres du chômage.

Il s’agissait donc de moduler la création monétaire pour stabiliser l’économie, ce qui constitue désormais un des objectifs assignés à la Federal Reserve contrairement au mandat contemporain de la Banque centrale européenne (BCE).

L’application du Plan de Chicago aurait été, bien sûr, une révolution monétaire sans précédent.
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Malgré un prosélytisme intense, le Plan de Chicago ne fut pas adopté. Des banquiers arguèrent, sans doute à juste titre, que le Plan de Chicago inhiberait de facto la capacité des banques à fournir du crédit pour le financement des infrastructures privées et publiques. L’application du Plan de Chicago aurait été, bien sûr, une révolution monétaire sans précédent.

©© Bundesdruckerei GmbH

Mais pourquoi s’intéresser aujourd’hui à une idée vieille d’un siècle? Parce que dans le ressac de la crise économique déclenchée en 2008, les banques centrales de différents pays ou zones monétaires se sont lancées dans de gigantesques programmes de création monétaire qui auraient été totalement impensables il y a une dizaine d’années. Dans la seule zone euro, la BCE a créé près de 2.600 milliards d’euros… soit près du quart du Produit Intérieur Brut (PIB) de la zone monétaire. Il s’agit d’une lointaine résonance au Plan de Chicago.

Mini-Bot

En avril 2014, Martin Wolf, rédacteur économique auprès du Financial Times, probablement le commentateur le plus influent de la presse anglo-saxonne, avait prévenu au sujet du Plan de Chicago: "This will not happen now. But remember the possibility. When the next crisis comes – and it surely will – we need to be ready". Au reste, l’idée resurgit des limbes régulièrement.

En 2015, le Premier ministre d’Islande, pays particulièrement frappé par la crise de 2008, examina l’applicabilité du Plan à son économie. La Suisse a aussi mis en œuvre en 2018 une votation (finalement rejetée) portant sur son instauration sous le vocable de "monnaie pleine".

Et aujourd’hui c’est l’Italie qui envisage de créer une monnaie parallèle dans un schéma proche du Plan de Chicago. Ce pays pense à lancer une monnaie parallèle à l’euro, le Mini-Bot (Buoni ordinari del Tresoro) et l’idée n’est aucunement de la sorcellerie.

©Bloomberg

Cette monnaie serait émise ex nihilo par l’État italien pour payer des arriérés (impôts, fournisseurs). Cette monnaie sera ensuite déposée auprès de banques mais le secret est qu’elle ne pourrait qu’être utilisée, de manière hermétique à l’économie italienne, pour des services publics.

Elle serait évidemment non convertible. Cette monnaie ne pourrait, de surcroît, pas être prêtée par des banques qui en tiendraient les comptes. Cette monnaie serait donc un stock sans création de flux monétaire par le multiplicateur bancaire, un peu comme si chaque Mini-Bot était numéroté (on n’est pas loin des crypto-monnaies).

Seul serait spolié celui qui n’aura pas utilisé ses Mini-Bot.
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Puis, à un moment, les Mini-bot, qui n’existeraient pas sous forme physique, seraient mécaniquement convertis en compte en euros pour une fraction: 1 Mini-Bot = x% d’euro. Tout s’annulerait dans les bilans de l’État et des banques commerciales italiens. Seul serait spolié celui qui n’aura pas utilisé ses Mini-Bot.

©REUTERS

L’Allemagne avait utilisé le même système pour s’extraire de l’hyperinflation de 1923. Et ça a fonctionné. Bien sûr, si chaque pays de la zone euro créait sa propre monnaie parallèle, ce sera finalement un retour aux monnaies nationales avec un euro qui deviendrait ce qu’était l’écu.

 

Sorcellerie monétaire?

Le Plan de Chicago est-il une sorcellerie monétaire ou une architecture bien pensée? C’est une hantise pour les banques privées et une alchimie incertaine aux probables attributs déflationnistes et récessionnaires. Ce serait aussi une réinitialisation de tout le système financier à l’image de l’année jubilaire du Lévitique de la remise des dettes, tous les quarante-neuf ou cinquante ans.

Trou noir financier pour les uns, restauration du privilège régalien de battre monnaie pour les autres, l’adoption de ce Plan aurait été néanmoins la plus stupéfiante révolution monétaire de tous les temps. Même s’il ne sera jamais mis en œuvre, son spectre théorique hante toujours la théorie économique.

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