L'Union européenne à quitte ou double

Les Italiens retiendront surtout de cette pandémie le blocage des exportations de masques par la France et l’Allemagne, les leçons de morale de l'Allemagne et des Pays-Bas et l’arrivée de médecins cubains mais aussi chinois pour les aider. ©REUTERS

Les grandes constructions sont filles des chocs les plus sévères : guerres, révolutions, crises économiques ou encore pandémies. Nous y sommes. Une grande remise à plat s’impose. L’Union pourrait sortir renforcée de cette crise. A moins qu’elle ne la tue.

C’est une évidence: l’Union telle que nous la connaissons ne survivra pas si la solidarité entre Européens ne joue pas à plein. Tout de suite, car il est peut-être déjà trop tard.

Frederic Mauro

Chercheur associé à l’IRIS et avocat au barreau de Bruxelles
                               

La situation actuelle est effet bien plus grave que toutes celles qui l’ont précédé, et ce pour deux raisons. La première est que cette crise intervient après toutes les autres et qu’à ce titre elle pourrait bien constituer "la crise de trop". Il en va des institutions comme des patients: c’est la comorbidité qui tue. La seconde tient au fait que ce qui est important dans une crise, c’est non seulement la crise elle-même, sa durée, ses effets, mais aussi et surtout la façon dont nous y réagissons. Montaigne l’a dit magnifiquement: "Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant". Or, le moins qu’on puisse dire est que les premières réactions, aussi bien des États membres que des instances européennes, n’ont pas été à la hauteur.

Certes la Banque centrale après des débuts cafouilleux a réagi vite et de façon efficace. Certes la Commission n’est pas restée inerte: la suspension des règles budgétaires et la mise en place d’un plan de soutien sanitaire, entre autres mesures, vont dans le bon sens. Il n’empêche, pour l’instant les Italiens retiendront surtout de cette pandémie le blocage des exportations de masques par la France et l’Allemagne, les leçons de morale du "club des radins", Allemagne et Pays-Bas en tête et l’arrivée de médecins chinois, cubains, russes et même albanais. Le nationalisme, qui s’est remis à souffler dans les pays du sud depuis la crise grecque, attise le feu qui brûle dans la maison Europe comme le vent sur un incendie de pinède. En Italie, des drapeaux européens ont été brulés et le hashtag #StopEuropa-Italexit circule.

La solidarité est comme l’amour, elle a besoin de preuves

La solidarité est comme l’amour. Elle a besoin de preuves. C’est pourquoi la question des "coronabonds", ces emprunts destinés à financer les mesures qui s’imposent en bénéficiant de la garantie de tous, doit trouver une solution au plus vite. L’Italie est un contributeur net important au budget de l’Union. Elle ne demande pas la charité, mais la solidarité. À défaut de preuve de solidarité, tous les retours en arrière sont possibles: retour des frontières, retour aux monnaies nationales, retour aux nationalismes, fin du marché unique. Les pays du Nord qui en ont largement profité feraient bien de s’interroger sur ce scénario du jour d’après.

"En Italie, des drapeaux européens ont été brulés et l’hashtag #StopEuropa-Italexit circule."
Frederic Mauro
Chercheur associé à l’IRIS et avocat au barreau de Bruxelles

Mais voyons plus loin et tâchons de monter sur la colline. Le fait est que la solidarité ne peut que difficilement s’organiser sur une base intergouvernementale. Cela parce les dirigeants nationaux feront toujours passer leurs intérêts avant ceux de l’Union et leurs ressortissants avant les autres. Et c’est naturel. Ne le feraient-ils pas qu’ils en paieraient un prix électoral très fort. Et on ne les empêchera pas non plus de blâmer les instances européennes de ne pas exercer des compétences qu’ils ne leur ont pas consenties avec des moyens qu’ils ne leur ont pas donnés. Ils le font depuis toujours, avec un certain succès il faut dire.

Le problème est donc structurel. Et il convient de l’affronter comme tel, car l’Union ne pourra pas encaisser indéfiniment des crises sans s’effondrer. Or, pour survivre en temps de crise, et a fortiori en temps de "guerre", l’Union a besoin d’une structure légitime, efficace et lisible. Légitime, parce que choisie par les peuples européens et non par les partis ou les chefs d’État et de gouvernement. Légitime parce responsable devant ces mêmes peuples. Efficace parce que capable de prendre des décisions à la majorité et pas à l’unanimité, dans l’urgence et pas six semaines après. Efficace parce que dotée d’un budget conséquent, pas de miettes âprement consenties. Lisible enfin, pour que tous les citoyens comprennent qui décide quoi à "Bruxelles". Une telle instance n’existe pas. Si elle avait existé, elle eût été capable de distribuer les stocks de masques, de tests et de docteurs là et quand ils étaient les plus nécessaires et c’eut été des avions marqués du drapeau bleu étoilé qui se seraient posés à Brescia.

La crise passée, il faudra donc en tirer les leçons et achever l’édifice une bonne fois pour toutes en mettant un toit sur notre maison européenne. Les grandes constructions, qu’il s’agisse des Etats, des Nations ou des organisations internationales sont filles des chocs les plus sévères: guerres, révolutions, crises économiques ou encore pandémies. Nous y sommes. Une grande remise à plat s’impose. L’Union pourrait sortir renforcée de cette crise. À moins qu’elle ne la tue.

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