carte blanche

"La BCE est indiciblement en train de nationaliser tout le secteur bancaire"

Une carte blanche de Bruno Colmant.

Dans les "Animaux malades de la peste", Jean de La Fontaine décrit l’accablement d’un monde sans rémission: "Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés". Cette lugubre réalité s’est insinuée dans le monde financier. Jour après jour, ce dernier pénètre dans les ténèbres des taux d’intérêt négatifs. Après déduction de l'inflation, ces taux d’intérêt sont évidemment déjà dans le rouge: il suffit de penser que la rémunération des dépôts bancaires est inférieure à la perte de pouvoir d’achat de la monnaie. L’épargne perd 1 à 2% de sa valeur annuellement. Mais les choses s’aggravent: les taux d’intérêts nominaux, c’est-à-dire apparents, deviennent négatifs. De nombreux gouvernements, dont désormais l’État belge, empruntent à un taux d’intérêt négatif sur l’échéance de 10 ans. En d’autres termes, l’État belge rembourse moins que ce qu’il emprunte. Si des investisseurs paient pour la sécurité d’un investissement dans l’économie publique, c’est un signe de défiance portant sur l’économie privée et sur le futur.

L’intérêt étant le prix du temps appliqué à un capital monétaire, des taux d’intérêt négatifs font refouler le temps. Tout se passe comme si ce dernier se renversait et que le capital se détruisait au rythme du futur. À cet égard, certaines théories monétaires très anciennes, et de nature révolutionnaire, élaborées par le français Proudhon (1809-1865) ou le belgo-allemand Gesell (1862-1930), avaient préconisé l’application de taux d’intérêt négatifs à la monnaie pour la rendre périssable, au même titre que les marchandises acquises par cette même monnaie. Cela aurait dépossédé le privilège de la monnaie d’être un bien supérieur à la consommation et aux investissements permettant de coaguler temporairement l’épargne sans qu’elle soit injectée dans l’économie. Ces économistes furent considérés comme de gentils charlatans utopistes. Le XXIe siècle leur aura donné raison.

Si des investisseurs paient pour la sécurité d’un investissement dans l’économie publique, c’est un signe de défiance portant sur l’économie privée et sur le futur.

C’est dans ce cadre que le Fond monétaire international (FMI) a récemment publié un document de recherche portant sur les effets d’une immersion dans une économie caractérisée par des taux fortement (deeply) négatifs afin de combattre une récession. Cette recherche est importante (et loin d’être innocente) car la théorie économique a toujours souligné la limite opérative de taux d’intérêts négatifs pour stimuler une économie.

En effet, si les taux d’intérêt deviennent négatifs, les particuliers (et des entreprises) pourraient préférer posséder des encaisses physiques (pièces et surtout billets) plutôt que de voir leur épargne rognée par les taux d’intérêt négatifs. Il est donc évident que des taux fortement négatifs, de l’ordre, par exemple, de -3% à -4%, iraient de pair avec une limitation de l’utilisation d’espèces ou que les retraits d’espèces seraient inférieurs au montant demandé (un retrait bancaire de 100 € conduirait à recevoir 96 € ou 97 €). Le FMI envisage différentes modalités sur ce thème comme la suppression d’espèces, l’introduction d’une monnaie exclusivement électronique, l’application de taux d’intérêts négatifs aux dépôts importants, etc.

Des taux d’intérêt négatifs constituent un dysfonctionnement des circuits monétaires.

La véritable question est de savoir si des taux d’intérêt négatifs, et même fortement négatifs, sont susceptibles d’entraîner un déploiement de la consommation ou des investissements. Je suis extrêmement dubitatif: de nombreuses études montrent que les investissements réagissent plutôt à l’anticipation d’un accroissement de la demande et de la croissance plutôt qu’à un abaissement de taux d’intérêt. De même, les particuliers tendent à augmenter leur épargne pour compenser les taux d’intérêts faibles ou négatifs (avant ou après inflation). C’est d’ailleurs intuitif: des taux d’intérêt négatifs constituent une alerte sur l’état de l’économie en ce qu’ils emportent un message d’anormalité de fonctionnement. Les particuliers se protègent donc d’un avenir indécis par une augmentation de l’épargne de précaution. Des taux d’intérêt fortement négatifs créeraient une panique dans la population confinant à la paralysie, tout en emballant la formation de bulles sur les marchés boursiers et immobiliers. Les inégalités sociales en seraient exacerbées. Ce serait une répression financière dangereuse.

Nous vivons des temps monétaires inédits et probablement précurseurs de ruptures inouïes.

Des taux d’intérêt négatifs constituent donc un dysfonctionnement des circuits monétaires. C’est une situation anormale qui reflète l’interférence des banques centrales dans le roulement naturel de l’économie. Si des taux d’intérêt négatifs sont le reflet d’un abandon de capital pour assurer la sécurité d’un patrimoine mobilier, cette orientation, que d’autres pays tels les Etats-Unis et le Royaume-Uni n’ont pas suivie, est plutôt le reflet de l’obligation d’assurer la pérennité de l’euro dans un contexte d’économies hétérogènes, de faciliter le financement des États et d’affaiblir l’euro. Si on projette cette tendance dans le futur, cela conduit à déposséder les banques privées de leur rentabilité et à une nationalisation accrue du secteur financier puisque les banques centrales ont perdu leur indépendance.

La BCE est indiciblement en train de nationaliser tout le secteur bancaire.

En conclusion, nous vivons des temps monétaires inédits et probablement précurseurs de ruptures inouïes. Aucune situation de l’histoire monétaire n’est une référence aux constats contemporains: les bilans des banques centrales ont été multipliés par des facteurs inconnus, les dettes publiques (surtout camouflées comme les dettes des pensions) conduisent inexorablement à une banqueroute sociétale d’États faibles alors que les taux d’intérêt sont au plus bas depuis des siècles. Dans la zone euro, la Banque centrale européenne (BCE) est le "prêteur en dernier ressort" non plus des banques, mais des États, dont elle contrôle la solvabilité et la qualité des banques. La BCE est indiciblement en train de nationaliser tout le secteur bancaire.

Le document de recherche du FMI ne laisse que peu de doutes quant au fait que les banques centrales enfonceront sans vergogne les taux d’intérêt en cas de récession et que l’épargne monétaire en fera les frais. L’aboutissement risque d’être extrêmement douloureux pour le fonctionnement de l’économie mais les responsables de cette alchimie monétaire sulfureuse et sacrilège auront été remplacés depuis longtemps par leurs successeurs qui leur éviteront élégamment le verdict de l’histoire. Au reste, la fable de La Fontaine se termine sans équivoque: "Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir".

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