chronique

"La carrière est un concept obsolète"

La chronique de Laurent Hublet, CEO du campus numérique BeCentral.

Voilà plus d’un mois que la France est paralysée par une grève sur les retraites. Début janvier, le mouvement a battu un record de longévité, devenant le plus long conflit social depuis mai 1968. Deux syndicats belges viennent d’ailleurs d’annoncer qu’ils participeront au financement des caisses de grève des syndicats français.

Laurent Hublet

Entrepreneur dans le numérique et philosophe, co-fondateur et CEO du campus numérique BeCentral

Dans les colonnes de l’Echo, le philosophe Pascal Bruckner a regretté que le mot "retraite" soit utilisé à tort et à travers: pour lui, ce terme provient d’une métaphore militaire qui évoque le renoncement, voire la déroute. Pourtant, au cœur du conflit actuel, ce n’est pas tant le mot "retraite" qui fait débat que le mot "carrière" et la durée de celle-ci. Et ce mot-là mérite vraiment qu’on s’y attarde.

Un paradigme dominant

La carrière, ce sont les années de l’existence que l’on consacre à un projet professionnel. Le terme revêt un aspect important: il est généralement utilisé au singulier. On n’a qu’une vie, et on n’aurait donc qu’une seule carrière.

La carrière est un concept obsolète. L’individu et la collectivité ont tout à gagner à ce que ce mot ne soit plus la colonne vertébrale de notre contrat social.

La carrière, unique et à sens unique, a constitué le paradigme dominant de notre état providence. Faire carrière, c’était un projet de vie largement partagé par nos parents et grands-parents. Des privilèges y ont été associés, comme l’accès réglementé à certaines carrières (via concours par exemple), des augmentations salariales liées à l’ancienneté ou des retraites plus avantageuses. Au contraire, ceux qui multiplient les bifurcations professionnelles sont souvent pénalisés.

Aujourd’hui, il faut oser remettre ce terme en jeu. La carrière est un concept obsolète. L’individu et la collectivité ont tout à gagner à ce que ce mot ne soit plus la colonne vertébrale de notre contrat social.

Plutôt Platon ou Sartre?

©Cartoonbase

Au niveau individuel, la carrière nous fait perdurer dans l’identique. À l’origine, le terme désignait le stade sur lequel tournaient les chars de course. Refaire toujours la même chose. La carrière nous renforce dans une identité professionnelle. On peut dire qu’elle est du côté de Platon, qui pense le réel comme le reflet d’Idées, supérieures au monde sensible: il y aurait une Idée, existant au-delà de nous-même, de notre vie professionnelle. Un idéal unique que nous devons trouver (de préférence avant 25 ans) puis dont nous devons creuser le sillon, à destination de notre être professionnel pleinement réalisé.

On n’est pas, par essence, professeur, diplomate ou conducteur de train.

Pour certains penseurs, cet idéal est une chimère. Seules comptent les expériences, multiples, qui nous font ressentir les peines et joies d’exister. Sartre est clairement de ce côté et il appelle "mauvaise foi" l’idée platonicienne qu’un individu puisse se confondre si parfaitement avec sa fonction, jusqu’à être cette fonction.

Il prend l’exemple d’un garçon de café. "Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les consommateurs d’un pas un peu trop vif, il s’incline avec un peu trop d’empressement (…) il joue à être garçon de café ". Le serveur n’est pas, par essence, garçon de café. Il joue à l’être. On n’est pas, par essence, professeur, diplomate ou conducteur de train. Si on se range du côté de Sartre, on peut vivre plusieurs carrières au cours de sa vie. On doit même. Réussir sa vie n’a rien à voir avec faire carrière, au contraire.

L'impact des changements technologiques

Comment croire qu’un individu qui fait, peu ou prou, le même métier toute sa vie s’épanouit? On ne peut pas construire un projet de société valable sur un tel mirage.

On pourrait invoquer que, d’un point de vue collectif, la carrière a des avantages. Elle assure aux individus une sécurité au long de l’existence et pacifie ainsi les relations sociales. Cet argument ne tient plus aujourd’hui.

L’accélération des changements technologiques crée des nouveaux besoins de compétences. La promesse de faire le même métier toute sa vie est de moins en moins réaliste. L’apprentissage au long de la vie est devenu une nécessité; il est aussi une formidable opportunité. Comment croire qu’un individu qui fait, peu ou prou, le même métier toute sa vie s’épanouit? On ne peut pas construire un projet de société valable sur un tel mirage.

Ne plus pénaliser "ceux qui osent bifurquer"

L’enjeu des discussions sur les retraites n’est donc pas d’allonger la carrière. C’est de la rendre multiple. Les implications concrètes sont fondamentales, surtout pour un pays comme la Belgique qui tente désespérément d’augmenter son taux d’emploi.

Voici une proposition pour nos partenaires sociaux et notre prochain gouvernement (en espérant que 2020 soit effectivement l’année de sa naissance): si on arrêtait de pénaliser, en terme d’ancienneté ou de pension, ceux qui osent bifurquer à 40, 50 ou 60 ans? Si on donnait vraiment un coup de pouce à ceux qui choisissent Sartre contre Platon et prennent le risque de se réinventer?

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