La Chine dans l'espace

Alain De Neve. Chercheur à l'Institut Royal Supérieur de Défense (Centre d'Etudes de Défense), Réseau Multidisciplinaire d'Etudes Stratégiques (RMES)

La Chine profite des nombreux retards accumulés par le programme Galileo.

Par Alain De Neve, attaché de recherche à l'Institut royal supérieur de défense, membre du RMES (réseau multidisciplinaire d'études stratégiques)

L’opération technique conduite le 19 août 2010 par la Chine à l’aide de ses deux satellites SJ-O6F et SJ-12 est presque passée inaperçue. Et pourtant, la réussite du rendez-vous entièrement automatisé (c’est-à-dire, sans prise de contrôle humaine) de ces deux plates-formes en orbite est de nature à raviver des interrogations sur les finalités du programme spatial chinois. La capacité de faire converger deux satellites sur des orbites extraordinairement proches confirme l’entrée de la Chine dans le club des puissances spatiales en mesure de maîtriser les technologies les plus précises du secteur. Hormis la Chine, seuls les Etats-Unis maîtrisent ces technologies. Pour nombre d’observateurs, cet événement ne constitue pas une démarche isolée et doit être placé en regard des précédents qu’avaient constitués en octobre 2006, d’une part, l’aveuglement par laser d’un satellite espion américain et en janvier 2007, d’autre part, le test réussi d’une arme antisatellite. Lors de cette dernière opération, l’Armée populaire de libération (APL) avait procédé à la destruction de l’un de ses anciens satellites météo hors-service.

L’opération du 19 août dernier conduit au développement de toutes les conjectures. La Chine n’a jamais caché son ambition de développer sa propre station spatiale. La maîtrise des technologies de rendez-vous est une étape essentielle vers cet objectif.

Mais il n’est pas non plus interdit d’inférer de cette manœuvre la volonté de Pékin de disposer des techniques qui lui permettraient, le cas échéant, de guider des engins spatiaux tueurs de satellites.

Acteur spatial confirmé

Les récentes actions conduites par la Chine rouvrent donc le débat sur les intentions réelles du pays qui compte désormais parmi les principaux acteurs spatiaux internationaux, et ce dans des secteurs de plus en plus variés. On ne reviendra pas sur les capacités chinoises dans le domaine des lanceurs pas plus que sur les percées opérées dans le domaine des vols habités, bien connues.

Dans le secteur des satellites, la Chine rattrape les puissances spatiales historiques que sont les Etats-Unis, la Russie et l’Europe. Ainsi, en matière d’observation, la Chine semble être parvenue, avec l’Inde, à se hisser parmi les concurrents figurant en tête de peloton des nations à même de développer des gammes nouvelles de satellites de plus en plus performants.

Dans le domaine de la géolocalisation, la Chine profite des nombreux retards accumulés par le programme européen Galileo dont la mise en service n’est pas attendue avant 2015. C’est là un report d’échéance qui sera de nature à retarder la mise en œuvre des services à valeur ajoutée du système et à permettre aux constellations concurrentes de venir s’établir sur un marché dont les perspectives de rentabilité financière avaient pourtant constitué les principaux facteurs d’impulsion du projet. En attendant, la Chine ne cesse d’investir dans son BNSS (Beidou Navigation Satellite System). Et tout porte à croire que Pékin ne s’égarera pas dans des tergiversations sur l’utilisation de son système à des fins militaires.

La Chine multiplie les coopérations et dispute aux puissances historiques les marchés émergents que sont les États d’Amérique latine et d’Afrique.

Quelques hypothèses

L’évocation de ces éléments ne permet pas d’aboutir à des conclusions claires. Plusieurs remarques peuvent toutefois être faites qui auront pour objectif de dresser une lecture, certes réaliste, mais également toute en nuance des conséquences de l’activisme chinois dans le domaine spatial.

La succession des réussites du pays dans une multiplicité d’applications spatiales est le résultat d’une détermination trouvant ses sources dans les fondations idéologiques du système politique chinois. Le spatial est perçu comme l’un des vecteurs majeurs d’un développement multisectoriel du pays.

Cette opiniâtreté n’est cependant pas l’assurance d’une cohésion politique spontanée autour des objectifs du programme. La Chine a connu des difficultés considérables pour développer et absorber les nouvelles technologies.

Asymétrie technologique

L’un des principaux enjeux du spatial pour la Chine est aussi de maintenir le pays dans le rôle de contrepoids face aux puissances technologiques que sont, au niveau régional, le Japon ou l’Inde. Actuellement, l’asymétrie technologique entre les Etats-Unis et la Chine est telle qu’il serait contre-productif pour Pékin de rivaliser sur un terrain dominé par les Américains. Mais l’activisme chinois pourrait également constituer une stratégie visant à jouer sur les perceptions des décideurs pour amener Washington à négocier un gel, fût-il temporaire, de la croissance technologique spatiale chinoise en échange de compensations à déterminer. Bien sûr, les Etats-Unis ont conscience que la Chine ne cherchera pas à développer l’instrument spatial au point d’en être trop militairement dépendante et donc… vulnérable. Néanmoins, les contextes économique et financier pourraient pousser Washington à déterminer un temps de pause dans la course qui l’oppose à Pékin.

Les propos de l’auteur n’engagent pas les institutions dont il dépend.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés