chronique

La Covid-19, la crise dont le monde avait besoin?

La crise du coronavirus touche tous les problèmes politiques essentiels actuels – inégalités, sécurité sociale, soins de santé, coopération mondiale… des problématiques contre lesquelles le monde s’est battu en vain ces dernières décennies.

Ces derniers mois ne furent pas faciles. Mais la pandémie de Covid-19 pourrait bien être le type de crise que le monde non seulement attendait, mais dont il avait en réalité besoin.

Ian Bremmer

Président de l'Eurasia Group et de GZERO Media, et auteur de Us vs. Them: The Failure of Globalism

Notre monde est en miettes. L’ordre mondial mis en place après la Seconde Guerre mondiale est en ruine, et personne ne sait ce qui nous attend. Aussi loin que l’on se souvienne, la coopération mondiale n’a jamais autant brillé par son absence. Le capitalisme est loin de fonctionner pour tout le monde, comme le démontre l’augmentation croissante des inégalités. Idem si l’on se penche sur la démocratie représentative: les leviers politiques ayant été progressivement phagocytés par les intérêts particuliers, les gouvernements sont aujourd’hui incapables de répondre aux changements sociétaux et aux nouvelles demandes des citoyens, et la sécurité sociale ne réussit pas retenir dans ses filets suffisamment de personnes et pendant suffisamment longtemps pour garantir un sentiment de sécurité.

Le coronavirus est une catégorie de crise inédite – aiguë, multidimensionnelle, en évolution permanente – qui touche chaque composante de notre monde politique délabré. Certes, nous avons récemment connu d’autres crises qui ont mis le monde au pied du mur: 11 septembre 2001, Grande Récession, grippe H1N1 en 2009, pour n’en citer que quelques-unes.

Mais rétrospectivement, ces crises furent beaucoup plus restreintes et/ou plus spécifiques que ce dont le monde avait besoin. Malgré la solidarité mondiale suite aux attentats du 11 septembre, le lancement de deux guerres (ratées) au Moyen-Orient n’a rien changé au terrorisme et n’a résolu aucun véritable problème social.

"La crise du coronavirus est suffisamment importante pour exiger des réformes profondes et durables, sans être trop dangereuse pour faire de ces réformes une question de survie."
Ian Bremmer
Président d’Eurasia Group et GZERO Media

La grande Récession a sérieusement menacé l’industrie bancaire et ses domaines connexes (poussant ces secteurs à se réformer), mais s’est révélée au final trop légère pour inciter le monde à repenser les inégalités – il suffit de penser au ramdam autour du mouvement "Occupy Wall Street", qui s’est révélé être un pétard mouillé après seulement quelques mois. Et la grippe aviaire de 2009 a été tellement exagérée par rapport au danger qu’elle représentait réellement qu’elle a finalement empêché le monde de prendre au sérieux la crise du coronavirus – il suffit de se souvenir du temps qu’il a fallu à l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) pour la qualifier officiellement de pandémie.

Mais la crise du coronavirus pourrait être différente: suffisamment importante pour nous obliger à examiner et à envisager sérieusement comment réformer notre société et nos institutions, sans être trop grave pour menacer l’existence même de l’humanité. Malgré tout, elle touche tous les problèmes politiques essentiels actuels – inégalités, sécurité sociale, soins de santé, coopération mondiale… des problématiques contre lesquelles le monde s’est battu en vain ces dernières décennies, et pour lesquelles il n’a pas réussi à enregistrer des progrès notables. Le coronavirus est une menace quasi comparable pour les sociétés du monde entier et qui mobilise toutes les énergies sur un seul et même problème d’une manière rarement observée en dehors des guerres mondiales.

Coup de pouce aux réformes

Gérée correctement, l’universalité de la menace du coronavirus pourrait offrir au monde scientifique mondial l’opportunité d’unir ses forces dans une approche collaborative et soutenue: la mise au point d’un vaccin et sa distribution à la population mondiale pourrait devenir la plus grande réalisation de l’histoire de l’humanité.

Aux États-Unis, les troubles économiques, sociaux et politiques provoqués par la crise du Covid-19 pourraient donner le coup de pouce nécessaire pour enfin mettre en place une reforme radicale du financement des campagnes et pousser plus de citoyens à participer au processus politique pour rendre les gouvernements plus réactifs aux besoins de la société. La mise en place de meilleurs indicateurs en matière de PIB et de qualité de vie permettrait de mieux appréhender à quoi ressemble réellement la vie au XXIe siècle – "GIG economy" (économie basée sur des emplois précaires plutôt que permanents, NDLR), etc. – et même permettre l’émergence de politiques comme le revenu universel dans une tentative sérieuse de reconstruire enfin notre fragile contrat social.

Il est inutile de rappeler que ce n’est pas ce que nous avons constaté durant les premiers jours de la crise. Aux États-Unis du moins, nous avons vu davantage de politique partisane, sans oublier l’intensification des conflits susceptibles de provoquer une guerre froide entre la Chine et les États-Unis.

Mais il n’est pas trop tard pour renverser la vapeur. Le coronavirus est d’une certaine manière une crise mondiale idoine – suffisamment importante pour exiger des réformes profondes et durables, sans être trop dangereuse pour faire de ces réformes une question de survie. En bref, ce pourrait être une crise de type "Boucles d’Or", à condition que notre réponse politique n’aggrave pas les problèmes et que, comme le dit si bien l’adage, nous ne "gaspillions pas cette crise".

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