carte blanche

La crise n'est pas un simple cygne noir mais un changement de paradigme

Economiste et consultant indépendant

La crise actuelle nous renvoie aux trois grandes faiblesses de nos sociétés capitalistes: sous-investissement chronique dans les fonctions régaliennes, niveau très élevé des dettes publiques occidentales et poids excessif de la finance.

Par Norbert Gaillard, économiste et consultant

La pandémie mondiale de coronavirus constitue un choc sans précédent. Quoique très variables selon les institutions, les prévisions de croissance économique pour les deux premiers trimestres de cette année et pour l’ensemble de 2020 sont catastrophiques. Scénario en V, en U ou en L? Au stade où en sont les États européens, il ne fait aucun doute que la récession annoncée va se transformer en dépression, mais pour combien de temps?

La profondeur et la durée de la crise économique sont fondamentalement dépendantes de la capacité à réduire à néant le risque sanitaire. Cette lutte repose sur le respect strict des règles de confinement, l’approvisionnement efficace en masques de protection et en matériel médical spécialisé, l’octroi de privilèges au personnel soignant, le recrutement de volontaires pour les épauler, la reconversion de certaines industries et la réquisition de certains lieux et matériels. 

L'Europe moins audacieuse que les États-Unis

En complément de cet état d’urgence sanitaire, les autorités des deux côtés de l’Atlantique ont pris des mesures exceptionnelles afin de limiter les répercussions économiques et financières. Depuis le début du mois de mars, les chiffres avancés sont faramineux. Ils ne méritent pas d’être donnés, car ils dépassent l’entendement et seront sans doute amenés à évoluer. Rappelons toutefois que la Réserve fédérale américaine a abaissé considérablement ses taux directeurs et affirmé un soutien illimité à l’économie du pays en achetant des obligations d’État et des obligations privées, en fournissant toutes les liquidités indispensables à court terme, en assouplissant les exigences réglementaires pesant sur les établissements de crédit, etc. La Banque centrale européenne s’est également engagée à soutenir la croissance en zone euro avec une politique cependant moins audacieuse que celle de son homologue américaine. Ces initiatives ont peiné à calmer les investisseurs.

Le rôle de prêteur en dernier ressort est aussi assuré par les gouvernements eux-mêmes. Ceux-ci ont affirmé leur volonté d’accorder des exonérations fiscales et de lancer des plans de garanties, de prêts, de recapitalisations, ou de nationalisations en vue de sauver de la faillite de grandes entreprises et/ou de PME. Cette étatisation dépasse de loin ce qui avait été observé lors de la Grande Récession de 2007–2008. Enfin, l’Union européenne suspend les sacro-saintes règles de discipline budgétaire.

Trois grandes faiblesses

En fait, la crise actuelle nous renvoie aux trois grandes faiblesses de nos sociétés capitalistes. La première est celle du sous-investissement chronique dans les fonctions régaliennes. On pense évidemment au secteur de la santé. Personnel hospitalier en sous-effectif, nombre de lits en urgence insuffisant, logique de rentabilité: les restrictions budgétaires constatées ces dernières années dans plusieurs pays sont payées au prix fort aujourd’hui. Les autres postes régaliens, tels que la police, l’armée et la justice, sont négligés depuis trop longtemps. Voilà qui pourrait nous coûter cher si la pandémie de coronavirus devait déboucher sur des problèmes d’approvisionnement alimentaire ou des émeutes.

La deuxième faiblesse est le niveau très élevé des dettes publiques occidentales. Compte tenu des mesures annoncées récemment par les divers gouvernements, ces dettes continueront de gonfler. Peut-on raisonnablement penser que l’on parviendra à les rembourser? Quatre moyens différents existent pour soulager un tel fardeau: la pression fiscale, la répression financière, l’inflation et le défaut de paiement.

Rien ne serait plus dangereux que de croire que la crise du coronavirus est un cygne noir qui est venu perturber une économie mondiale florissante
Norbert Gaillard
Économiste et consultant

L’impôt est la principale alternative à la dette publique. Une pression fiscale accrue sur les 10% les plus riches implique une réduction significative des mouvements de capitaux. La répression financière, elle, accompagne le processus d’endettement: elle consiste tout simplement à orienter l’essentiel de l’épargne des ménages vers les obligations d’État et le financement de projets de services publics. L’inflation permet une érosion de la dette: elle est envisageable dans un contexte de "déglobalisation" partielle, de relocalisation des chaînes de valeur et de hausse des salaires. Enfin, le défaut de paiement, "expérimenté" en Grèce en 2012, pourrait s’avérer inévitable en Italie et en Espagne afin d’empêcher une crise politique et sociale majeure.

La troisième faiblesse est le poids excessif de la finance et l’instabilité croissante des marchés de capitaux, comme le prouve la chute de plus de 30% des grands indices boursiers en l’espace de quelques semaines seulement. Le court-termisme de nombreux investisseurs, la gestion passive et le trading algorithmique sont devenus nuisibles dans un monde financier où les effets de levier deviennent la norme et où l’analyse du risque de crédit est biaisée.

Pas un cygne noir, mais un changement de paradigme

Rien ne serait plus dangereux que de croire que la crise du coronavirus est un cygne noir qui est venu perturber une économie mondiale florissante. Il est temps d’être lucide et de comprendre que nous sommes sans doute en train de changer de paradigme économico-financier. Après 40 ans de keynésianisme (1940–1980) puis 40 ans de néolibéralisme (1980–2020), il faut refonder un capitalisme plus stable dégageant des moyens substantiels pour les fonctions régaliennes et rappelant aux entreprises leurs responsabilités sociétales et environnementales.

 

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