carte blanche

La figure de l'expert à l'épreuve de la crise

S’il n’est pas nouveau de voir les experts au chevet des États, l’utilisation que font ces mêmes États de l’expertise en question est, quant à elle, nettement plus surprenante.

Accusé de tous les maux jusqu’il y a peu, l’expert a signé son retour en grâce à l’occasion de la pandémie. Au vu de l’incertitude ambiante et de la méfiance presque instinctive des citoyens envers leurs responsables politiques, on ne s’étonnera pas du fait que la figure de l’expert fasse office de valeur refuge ni qu’une parole d’expert puisse réinstiller de la confiance au sein d’une fabrique sociale en perte de repères.

Kenneth Bertrams

Professeur d’Histoire contemporaine à l’ULB

 

 

S’il n’est pas nouveau de voir les experts au chevet des États, l’utilisation que font ces mêmes États de l’expertise en question est, quant à elle, nettement plus surprenante. Il est en effet frappant de constater à quel point les gouvernements sollicitent "leurs" experts, s’appuient sur leurs "recommandations" et au final "créent" de l’expertise officielle pour légitimer leur action (et protéger leurs arrières).

Après le temps de l’urgence sanitaire dominé par les experts en santé publique, la phase de sortie de crise a été confiée à des groupes de travail aux formations et aux orientations plus diverses. Les comités sont composés à parts égales d’universitaires et de personnalités issues du monde économique et social. Dans l’ensemble, les groupes sont plus équilibrés en termes de genre aussi. Pour le reste, la rengaine est connue: les experts recommandent, les politiques décident. Mais qu’en est-il vraiment de ce partage des tâches finement ciselé?

La Grande Guerre et la mobilisation des économistes américains

Un détour par l’histoire permet de jeter un éclairage sur la question. La situation actuelle renvoie à une bifurcation dans l’histoire de l’expertise moderne qui a eu lieu durant la Première Guerre mondiale. L’objectif est alors de réfléchir aux conditions du "redressement" économique et social après la paix. C’est en effet en temps de crise que s’organisent les stratégies de reprise.

Deux expériences en particulier retiennent notre attention. La première d’entre elles concerne la fondation aux États-Unis du War Industries Board en juillet 1917 alors que le pays se prépare à entrer en guerre. L’agence est créée pour faciliter la conversion des entreprises à l’économie de guerre en assurant notamment la coordination de l’acheminement des matières premières. Avalisée par le président Woodrow Wilson, elle est pilotée par le financier Bernard Baruch qui s’entoure rapidement d’une brochette de patrons et de conseillers universitaires disposés à mettre en œuvre une économie dite "organisée", c’est-à-dire qui soit plus souple à l’égard des ententes industrielles, ainsi que vis-à-vis d’un renforcement de la présence de l’État dans le monde des affaires.

"Il est frappant de constater à quel point les gouvernements sollicitent " leurs " experts, s’appuient sur leurs " recommandations " et au final " créent " de l’expertise officielle pour légitimer leur action."
Kenneth Bertrams
Professeur d’Histoire contemporaine à l’ULB

En filigranes, l’idée est de promouvoir un modèle préservant l’ordre social menacé compatible avec le libéralisme. L’agence sera dissoute dès la fin de la Guerre et les ambitions réformistes de ses membres seront rapidement douchées. Mais l’initiative fournira l’élan pour générer des groupes d’experts universitaires qui plancheront sur les conséquences sociales du capitalisme américain. Surtout, elle convaincra certains économistes de pérenniser l’aventure en créant en 1920 le National Bureau of Economics Research (NBER), l’un des premiers think tanks indépendants d’expertise économique.

Le NBER ne parviendra pas à déjouer le krach de 1929 mais il exercera un rôle non négligeable pour en atténuer les conséquences. L’administration économique de Roosevelt, elle-même truffée d’experts du NBER, s’inspirera régulièrement de ses recherches tout au long du New Deal.

Groupes d’étude et comités en Belgique occupée

Le second épisode se joue sur la scène belge. En pleine occupation, l’industriel Ernest Solvay et Émile Waxweiler, directeur de l’École de Commerce et de l’Institut de Sociologie Solvay, diligentent une vaste enquête auprès du patronat belge sur les déterminants de la " stratégie économique de demain".

À la suite du décès inopiné de Waxweiler à Londres en juin 1916, les rapports de l’enquête s’enlisent dans les tiroirs du gouvernement en exil. Mais l’Institut de Sociologie réactive l’idée de son défunt directeur en constituant pas moins de treize groupes d’études "avec le concours de personnalités choisies, en dehors de toute considération de parti, parmi les plus éminentes dans les divers domaines de l’activité nationale".

Réforme juridique, travail, agriculture, enseignement ou politique coloniale, les experts rassemblés dans les groupes d’études passent au crible les principales questions qui, d’après eux, vont s’imposer dans la Belgique d’après-guerre. Les discussions s’établissent selon un canevas très strict: les rapports doivent fournir l’ossature de nouvelles législations. Ainsi le groupe d’études en charge des finances publiques et de la fiscalité élabore deux propositions de loi qui serviront de modèle au Premier ministre et ministre des Finances, Léon Delacroix, lorsqu’il fera voter de nouveaux impôts (successions, bénéfices de guerre) en 1919.

En revanche, le projet d’un impôt sur le revenu, plus innovant et donc plus contesté, suivra un parcours plus sinueux. Édulcoré avant son passage au Parlement toujours en 1919, il sera torpillé par plusieurs membres du groupe d’études qui l’avait conçu. Entre-temps le paravent de l’union nationale a volé en éclats, marquant le grand retour des piliers idéologiques.

Ces deux expériences qui témoignent de régimes d’expertise différents montrent les limites de l’antienne de la division des tâches entre des experts qui recommandent et des politiques qui décident.

Le cadre collectif de l’agir politique n’est pas étanche; ses acteurs, experts compris, ne sauraient être "neutres". C’est précisément pour identifier les ressorts problématiques de cette porosité que Max Weber a prononcé à la même époque une série de conférences sur les rôles respectifs des scientifiques et des politiques. Le principe d’indépendance à l’égard des valeurs (Wertfreiheit, souvent traduit abusivement par "neutralité axiologique") qu’il en a tiré peut s’appliquer à l’expert. Cet appel à l’indépendance ne condamne pas l’exercice d’expertise. Il tend plutôt à baliser l’action du scientifique en politique. Dans le même ordre d’idées, il serait judicieux de neutraliser l’effet de neutralité de l’expert et de veiller à préserver l’éthique de responsabilité du responsable politique.

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