interview

"La gestion de l'ennui sera la maladie du 21e siècle" (Dan Véléa)

"Le danger est que le côté ludique et positif qu’il peut y avoir d’aller sur Internet pour y trouver des activités ne débouche rapidement sur des excès incontrôlables". ©BELGAIMAGE

Le syndrome de cyberdépendance qualifie une attirance excessive pour les technologies numériques et pour internet. Est-ce grave docteur? Entretien avec Dan Véléa, psychiatre addictologue et auteur de nombreux ouvrages de référence sur le sujet.

Impossible d’imaginer la vie sans votre smartphone? Envie irrépressible de jouer en ligne? Besoin de contrôler à tout bout de champ votre compte Facebook? L’usage de la tablette vous démange? Ne cherchez plus: vous êtes probablement atteint du syndrome de cyberdépendance que l’on qualifie parfois de nomophobie, à savoir une attirance excessive pour les technologies numériques et pour internet. Est-ce grave docteur?

Non, si l’on s’en tient au Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, mondialement utilisé par les psychiatres et psychologues, qui n’identifie pas de pathologie à part entière. Le phénomène n’en est pas moins étudié par de nombreux scientifiques dans le cadre des cyberaddictions. Il faut dire que la frontière entre les surfeurs assidus et les accros du web apparaît encore très floue.

D’ailleurs, personne n’est accro à Internet en tant que tel, mais aux contenus dont il est le vecteur: les jeux, la pornographie et les réseaux sociaux en tête. Dan Véléa est psychiatre addictologue et auteur de nombreux ouvrages de référence sur le sujet. Il fut l’un des premiers en Europe à se pencher sur le concept de l’e-dépendance et l’usage abusif qui est fait des technologies numériques.

Comment sait-on que l’on souffre d’une addiction aux nouvelles technologies? Est-ce qu’il existe une définition de la cyberdépendance?
Comme toutes les addictions, le premier et principal critère qui définit une addiction, c’est la focalisation que manifeste un individu sur un ou parfois plusieurs centres d’intérêt, le plus souvent au détriment d’anciennes passions. En même temps, cette personne aura tendance à se replier sur elle-même et on observera chez elle des signes de manque en l’absence du produit ou du comportement auquel il est devenu accro; un manque qui, dans certains cas, peut le conduire à devenir irascible voire même, parfois, violent.

Dans le cas de cyberdépendance, la sphère de dépendance est devenue extrêmement large et diffuse. Quand j’ai commencé à me pencher sur le phénomène en 1995, la cyberdépendance n’avait pas autant de ramifications. Aujourd’hui, elle englobe non seulement tous les outils numériques modernes, des smartphones aux tablettes en passant par les ordinateurs portables mais aussi leurs innombrables dérivatifs. Je veux parler des jeux en ligne de type casino et poker interactif, des jeux vidéo violents dans lesquels on est soi-même l’acteur principal de cette violence et de tout ce qui à trait au domaine relationnel en ligne, à la fois sur un plan sexuel avec des sites de rencontre mais aussi, bien sûr, toutes les déclinaisons de réseaux sociaux qui existent aujourd’hui (Facebook, Twitter, Linkdin…)

Comment ou pourquoi devient-on accro aux nouvelles technologies?
Cela tient avant tout à une vulnérabilité psychologique de la personne. La plupart du temps on décèle une faiblesse identitaire ou, à tout le moins, une faille narcissique importante de la personne devenue accro aux nouvelles technologies; ce vide ou ce malaise va faire que cet individu en souffrance va se mettre en quête d’une forme d’anesthésie morale et de moyens de combler ce vide identitaire.

©AFP

Ce qui est tout à fait nouveau et inquiétant, parce que cela ramène de plus en plus vers Internet, c’est l’ennui. Internet et ses moyens d’accès constituent un excellent palliatif à l’ennui. On le voit chez les gens qui s’ennuient dans leur travail, chez eux en rentrant le soir mais aussi chez beaucoup de personnes célibataires ou qui sont plutôt solitaires. Là, typiquement, pour ces personnes, les nouvelles technologies ont acquis une fonction de remplissage d’une existence ennuyeuse. Le danger est évidemment que le côté ludique et positif qu’il peut y avoir d’aller sur Internet pour y trouver des activités ne débouche rapidement sur des excès incontrôlables.

Avant, pour tuer son ennui, on allait plutôt boire un verre au bistrot ou on fumait gentiment un pétard, aujourd’hui, on aura davantage tendance à se réfugier sur Internet.

Quelle est l’ampleur du phénomène de cyberdépendance?
Le phénomène est en plein boom. Beaucoup d’études ont été faites en matière d’addiction aux jeux d’argent. Elles sont extrapolables aux comportements observés sur Internet. On sait que cela concerne grosso modo 1,5% à 2% de la population.

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Si on tient compte maintenant de la dépendance qui s’est créée vis-à-vis des jeux vidéos, des réseaux sociaux et du business autour des sites de rencontre, l’estimation empirique est de 3% de la population qui est devenue accro aux technologies numériques qui leur permettent d’accéder à Internet. C’est énorme! Pour bien se rendre compte, rien qu’en France, on estime entre 600.000 et 1 million, le nombre de personnes dépendantes rien que des jeux d’argent en ligne.

Ce qui signifie aussi, a fortiori, que le nombre de personnes qui viennent vous consulter pour ce type de pathologie ne cesse de croître…
Bien sûr. J’ai une double casquette. Je suis psychiatre et addictologue. Si je voulais, aujourd’hui, je pourrais m’occuper exclusivement d’addiction et de dépendances aux outils numériques. En ce moment, j’enregistre entre 70 et 80 demandes de consultations par semaine… En pratique, j’en traite entre 25 et 30. Et contrairement aux idées reçues, les jeunes ne sont pas forcément les principaux concernés. Toutes les catégories d’âge le sont. Le problème est que le nombre de patients va croissant et que les files d’attentes s’allongent. Du coup, trouver des structures hospitalières spécialisées peut vite devenir une véritable galère.

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Comment fait-on pour mettre un terme à une e-dépendance?
La première démarche, sans doute la plus importante, c’est la nécessité de prendre conscience qu’on est devenu cyberdépendant. L’absence de déni est indispensable pour commencer à se soigner. Si la personne malade vient consulter un addictologue parce que la famille a fait pression, les chances de s’en sortir sont quasi nulles. Si la personne arrive motivée et bénéficie en plus du soutien familial, là elle a des chances de s’en sortir.

Maintenant que fait-on après? Une thérapie médicamenteuse n’a aucun sens. En revanche, on obtient des résultats en appliquant des thérapies cognitives et comportementalistes qui vont amener l’individu à mieux gérer son stress et son temps.

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Est-ce exagéré de dire que la cyberdépendance sera l’une des maladies du 21e siècle?
Non, ce n’est pas exagéré. On le dit d’ailleurs souvent. Mais personnellement, je crois plutôt que la véritable maladie du 21e siècle sera la gestion du stress et surtout de l’ennui. Car on est dans une société où l’on a tout, tout de suite. Une société dans laquelle on assiste, du coup, rapidement à des débordements parce que les gens ne savent pas vraiment quoi faire du temps dont ils disposent.

Tout cela peut paraître très paradoxal mais cet ennui, qui pousse les individus à trouver des activités, est généré par le fait que nous baignons dans une société hyperperfectionniste, où le culte de la performance et l’hyperactivité font force de loi. Dans ce contexte, de plus en plus, il faut apprendre aux gens à s’occuper ou plus exactement à bien s’occuper…

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