La leçon du jeu de go dans l'économie chinoise

Alors que la réjuvénation de son modèle économique a moins de quarante ans, la Chine est aujourd’hui la seconde puissance économique mondiale. ©AFP

Après un voyage d’une semaine en Chine dans le cadre d’une mission économique dirigée par la Secrétaire d’État du gouvernement bruxellois, Cécile Jodogne, je n’aurai pas l’outrecuidance d’emporter un sentiment définitif sur une civilisation multimillénaire dont la langue et la culture me sont inconnues. En revanche, je voudrais restituer un faisceau de minuscules intuitions découlant de rencontres économiques et politiques, complétées par de nombreuses lectures et discussions avec des personnes qui connaissant bien ce pays.

Bruno Colmant
Prof. Dr. à l'ULB (Solvay), l'UCL et Vlerick Business School
Banque Degroof Petercam

Loin d’avoir adopté l’économie de marché anglo-saxonne, la Chine construit un modèle étatico-capitaliste sui generis qualifié par son initiateur, Deng Xiaoping, de "socialisme de marché", c’est-à-dire un alliage d’autoritarisme politique et d’efficacité économique. Alors que la réjuvénation de son modèle économique a moins de quarante ans, la Chine est aujourd’hui la seconde puissance économique mondiale. Ce progrès fulgurant s’est bâti au travers d’une profonde mutation de l’économie: le pays a dû traverser trois transitions, passant d’une trame agricole à un modèle manufacturier pour aboutir dans la réalité technologique de l’économie digitale dont la Chine est aujourd’hui, avec les États-Unis, un des acteurs dominants.

La sphère collective

Le modèle socio-économique chinois n’est pas pour autant abouti: le pays est probablement confronté à des tensions démographiques, sociales et régionales majeures. Cela conduit le gouvernement chinois à entretenir un autocontrôle de sa population au travers, non pas d’une surveillance, mais d’un balisage destiné à promouvoir, par un soft power, des comportements définis comme vertueux dans l’évitement des dissonances sociales. C’est ainsi que les réseaux sociaux, les plateformes commerciales en ligne et les banques sont reliées et contrôlées, de manière plus au moins directe, par l’État dans une agrégation des comportements des citoyens.

C’est sans doute cela qui échappe à l’esprit occidental: la trame confucéenne entraîne un confinement de la spontanéité et de la privatisation de l’individu qui conduit à définir l’humain dans sa contribution à la sphère collective.
Bruno Colmant

Mais, contrairement aux effrois dystopiques d’un monde orwellien, il ne s’agit pas d’un séquestre des libertés individuelles, mais plutôt d’une subordination de l’individu à la communauté dans l’idée d’une société harmonieuse. C’est sans doute cela qui échappe à l’esprit occidental: la trame confucéenne entraîne un confinement de la spontanéité et de la privatisation de l’individu qui conduit à définir l’humain dans sa contribution à la sphère collective. Là-bas, il n’existe pas de référentiel supérieur, divin ou athée, qui singularise le comportement humain: ce dernier est défini par rapport au groupe, raison pour laquelle la notion de "droits de l’homme" est un concept partiellement hermétique à la logique chinoise.

Est-ce un monde qui correspond aux traditions européennes qui sont empreintes de la maïeutique socratique plutôt que d’un système décisionnel en cascade caractérisé par l’absence d’interactions dynamiques? Assurément non. Mais, alors que les responsables chinois que j’ai rencontrés expliquent leur réalité de manière ouverte, nous réalisons que nos élections, paramétrages comportementaux et habitudes de consommation sont influencés par des entreprises ou des gouvernements étrangers que le scandale de Cambridge Analytica, pourtant bien connu des personnes informées, aura révélé. En Chine, les choses sont plus claires.

Cet apprentissage est d’autant plus crucial que la Chine tisse patiemment, et par réciprocité, avec des pays lointains, son projet de nouvelle route de la soie ("One belt, one road") qui vise à déployer, par segments d’infrastructure mais aussi de liens sociaux et culturels, des chemins de commerce qui vont relier la Chine à l’Europe et à l’Asie.
Bruno Colmant

Un demi-siècle après Mai 68, au cours duquel on avait confondu la sanguinaire révolution culturelle maoïste (qui constitue, en réalité, une exception complète à l’aune de l’histoire chinoise) avec la libération des peuples, on devrait donc s’intéresser, attentivement et longuement, au modèle chinois dont la diffusion pourrait être proche de ce vers quoi les sociétés européennes pourraient évoluer.

Je ne parle pas ici du confinement des libertés individuelles, ni de conditionnement social, mais plutôt de l’apprentissage de l’interdépendance économique et culturelle. Cet apprentissage est d’autant plus crucial que la Chine tisse patiemment, et par réciprocité, avec des pays lointains, son projet de nouvelle route de la soie ("One belt, one road") qui vise à déployer, par segments d’infrastructure mais aussi de liens sociaux et culturels, des chemins de commerce qui vont relier la Chine à l’Europe et à l’Asie.

Contrairement aux Etats-Unis, qui promeuvent désormais l’isolationnisme économique et la dominance militaire, la Chine amplifie (à son avantage) le libre-échange et le multilatéralisme.
Bruno Colmant

La route terrestre atteindra l’Europe au travers d’un tracé qui traversera l’Asie centrale, l’Iran, l’Irak, la Syrie, la Turquie pour atteindre l’Europe tandis que la route maritime passerait par la Thaïlande, le Viêt Nam, la Malaisie, Singapour pour rejoindre via l’océan indien, le Sri Lanka et puis la mer rouge, le Golfe et puis le canal de Suez et la Méditerranée. Ces deux routes se rejoindraient à Venise dont Marco Polo (1254-1324), qui fut le premier européen à narrer son voyage en Chine, était issu.

Contrairement aux Etats-Unis, qui promeuvent désormais l’isolationnisme économique et la dominance militaire, la Chine amplifie (à son avantage) le libre-échange et le multilatéralisme.

Encercler l’adversaire

Pour mieux comprendre l’approche chinoise, en écartant tout angélisme ou naïveté, il faut sans doute s’intéresser au jeu de go, probablement inventé en Chine un demi-millénaire avant Jésus-Christ. Opposant deux adversaires, il s’agit d’un jeu abstrait de plateau quadrillé sur les intersections desquelles on place des pierres blanches ou noires. Le but est de gagner des territoires en encerclant l’adversaire. C’est un jeu de ruse et d’intuition qui confine à l’art de la guerre décrit par Sun Tzu, né à la même époque que l’invention du jeu, et dont les préceptes conduisent à contraindre l’ennemi à abandonner la lutte grâce à l’adaptation continue à la stratégie de l’adversaire. Ainsi qu’Henri Kissinger, l’ancien Secrétaire d’État de Nixon et de Ford et prix Nobel de la paix 1973, l’avait souligné, le jeu de go est conceptuellement différent du jeu d’échecs, probablement inventé en Inde au VIe siècle, qui associe la victoire à la percée finale du roi de l’adversaire.

La gouvernance chinoise semble donc plutôt fondée sur un postulat d’harmonie autoritaire plutôt que sur un modèle idéologiquement isolationniste.
Bruno Colmant

Sous l’angle géopolitique et économique, on est donc frappés par la divergence entre le narratif belliqueux et impulsif des tweets névrotiques du Président américain alors que la Chine déplace soigneusement ses pôles d’influence au rythme de l’amplification de sa puissance économique. Si Alibaba (l’Amazon chinois assorti de services bancaires stupéfiants) et Baidu (le Google chinois) sont cotés à New York, leur logique de dominance actionnariale est très différente de celle de Wall Street. Au siège d’Alibaba, proximité avec le pouvoir communiste obligeant sans doute, il est indiqué que dans l’ordre des préséances, il s’agit de servir d’abord les clients, puis les employés et enfin les actionnaires.

Et finalement, je quitte la Chine avec un sentiment fugace et indéfinissable d’une culture sinueuse et d’indicible mouvement, comme si le chemin importait plus que la destination puisque cette dernière n’est probablement pas de nature impérialiste mais vise plutôt à conforter, dans une paisible conviction, l’ondularité d’une histoire antérieure à la nôtre.

Là-bas, il règne un sentiment de société inclusive de l’histoire renouvelée de la Chine éternelle, mais dont la recherche de la prospérité collective n’est plus de nature exclusive ou autarcique. La gouvernance chinoise semble donc plutôt fondée sur un postulat d’harmonie autoritaire plutôt que sur un modèle idéologiquement isolationniste. Nous aurons des difficultés à saisir l’évolution de ce modèle qui est très éloigné de nos réflexes culturels déductifs alors que l’économie choisie est un subtil mélange d’ondoiement inductif et d’ambitions globales.

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