carte blanche

La logique à 3 sous de la Bourse

Les erreurs financières ne reposent pas rarement sur une analyse économique à trois sous, au grand dam de ceux qui aiment la science économique. ©Photo News

Alors que certains esprits s’échauffaient sur la "bitcoinisation" du monde, la chute brutale du cours de cette monnaie qui n’en est pas une a utilement rappelé que la bourse peut, comme ces esprits, se tromper, et pas d’un peu. Mais d’où viennent les erreurs des marchés financiers?

Étienne de Callataÿ
Chief Economist - Orcadia Asset Management

Elles relèvent fréquemment de la psychologie humaine, avec ses humeurs, ses tentations et ses faiblesses. On investit dans le bitcoin par mimétisme, par goût du risque, par esprit de lucre, pour épater le voisin ou pour se donner une image de modernité. Mais les erreurs financières ne reposent pas rarement aussi sur une analyse économique à trois sous, au grand dam de ceux qui aiment la science économique.

Le récent trou d’air observé sur les bourses en est un excellent exemple. L’explication la plus communément avancée pour celui-ci est la suivante, en trois articulations: les bonnes nouvelles macroéconomiques, et en particulier l’évolution du marché du travail, amèneront les banques centrales à accélérer la sortie du régime de politique monétaire accommodante, ce qui induira un relèvement des taux d’intérêt et, in fine, cela nuira à l’attractivité des actions. Ce triple enchaînement a la beauté du billard à trois bandes. Malheureusement pour ces prévisionnistes, mais heureusement pour la liberté humaine, la réalité économique et sociale n’a pas grand-chose à voir avec la physique d’un tapis vert.

On pourrait chercher à démonter chacun des liens de ce raisonnement, et notamment celui de l’influence de la politique monétaire sur le taux d’actualisation des flux financiers ou de ce dernier sur la valorisation des actions, mais le plus important à écrire est que, si les marchés cherchent leur inspiration du côté des économistes, ils feraient bien de commencer par retenir cette leçon de base de l’économie, joliment rappelée il y a peu par Dani Rodrik (Harvard), à savoir qu’"un bon économiste sait que la réponse correcte à toute question économique est: cela dépend".

Il est des phénomènes externes qui peuvent à la fois tirer les taux à la hausse et bénéficier aux bourses, et cela devrait être le cas avec une bonne nouvelle comme l’amélioration du marché du travail, en emplois et en salaires.
Étienne de Callataÿ

Oui, une hausse des taux d’intérêt a fréquemment été corrélée avec une contre-performance boursière, et ce serait une stupidité d’ignorer les observations du passé avec l’argument que "cette fois-ci, c’est différent", mais il est trois limitations fondamentales à rappeler dans les circonstances actuelles.

Pas de règle absolue

La première est qu’il ne faut pas faire de la corrélation historique entre montée des taux et baisse des bourses une règle absolue. La meilleure preuve en est que si l’on dissocie les épisodes de hausse des taux entre ceux où les taux partaient d’un faible niveau et les autres, on observe que, dans le premier cas, la hausse des taux n’a pas conduit à déprimer la bourse.

Corrélation et causalité

La deuxième règle est qu’il ne faut pas confondre corrélation et causalité. Si le taux d’intérêt influe sur la bourse au travers du taux d’actualisation des dividendes futurs et de la prime de risque escomptée, il faut aussi voir que les mouvements simultanés des taux et de la bourse peuvent provenir d’un phénomène tiers externe. Un phénomène externe tel que l’éclatement d’une guerre ou un choc d’offre, comme les deux chocs pétroliers l’ont été il y a une quarantaine d’années, conduira plus que vraisemblablement à une hausse des taux et une baisse des bourses.

Mais il est des phénomènes externes qui peuvent à la fois tirer les taux à la hausse et bénéficier aux bourses, et cela devrait être le cas avec une bonne nouvelle comme l’amélioration du marché du travail, en emplois et en salaires. Des rémunérations en hausse laissent augurer une accélération de l’inflation et une politique monétaire moins accommodante et donc une remontée des taux d’intérêt, mais c’est tout bon pour l’économie et donc aussi pour les entreprises. On ne peut pas entendre à Davos qu’il faut souhaiter pour l’économie mondiale une progression des salaires et penser que cela va, dansla durée, nuire au cours des actions.

Les banques centrales ne sont pas sadiques. Leur but n’est pas de nuire à l’activité, mais de faire ce qui, dans la durée, est bon pour l’économie.
Étienne de Callataÿ

Une bonne chose?

La troisième règle, enfin, est que dans certaines circonstances, la remontée des taux d’intérêt est intrinsèquement une bonne nouvelle pour l’économie. Les banques centrales ne sont pas sadiques. Leur but n’est pas de nuire à l’activité, mais de faire ce qui, dans la durée, est bon pour l’économie. En outre, la remontée des taux a des vertus: elle regarnit l’arsenal des autorités monétaires, elle facilite la vie du secteur financier, elle rassure l’épargnant prudent et elle améliore l’efficacité économique par un phénomène de destruction créatrice. Les entreprises moins efficaces survivent plus difficilement dans un environnement de taux plus hauts.

Bien sûr, il ne faudrait pas en arriver à affirmer que la hausse des taux est forcément une bonne chose, qui va "punir" les vilains emprunteurs et récompenser les vertueux épargnants, raisonnement moraliste aussi inapproprié qu’erroné, mais sachons voir que, dans la durée, les intérêts des sociétés sont au diapason de ceux de la société.

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