La logique économique qui sous-tend la nouvelle course aux étoiles

Falcon Heavy a lancé une Tesla dans l'espace le 6 février dernier. ©AFP

Les entrepreneurs technologiques s’occupent aujourd’hui de fusées et s’engagent dans la conquête de l’espace. Un jeu pour grands adolescents? Certainement, mais aussi le maillon important d’une stratégie bien pensée.

Geert Noels
Économiste Econopolis

Ce sera peut-être l’image de l’année 2018: le Falcon Heavy lance une Tesla dans l’espace. Il traverse l’atmosphère avec un robot aux commandes, sur la chanson de David Bowie "Space Oddity". Cela devrait normalement déjà suffire pour épater le monde entier.

Pendant que la caméra montre une image de la terre à travers le pare-brise du cabriolet, vous pouvez lire sur la tablette de la voiture: "Don’t panic". C’est le genre d’humour qui garde Elon Musk "jeune et fou", comme le disait son modèle Steve Jobs. C’est plus qu’un simple hobby (assez coûteux, reconnaissons-le) de l’entrepreneur tech, et peut-être l’une de ses activités les plus lucratives à l’heure actuelle.

SpaceX a signé un contrat de plusieurs milliards de dollars avec la NASA, à qui il fournira des services dans l’espace. Vu que l’entreprise s’est montrée très efficace, l’activité peut s’avérer également très lucrative. Auparavant, la mise en orbite d’un satellite coûtait des centaines de millions de dollars. SpaceX pourrait avoir réduit ce coût à 5 millions de dollars, ce qui ouvre de nombreuses perspectives.

Mars me semble un objectif ambitieux et motivant, mais sa conquête – tout comme les voyages sur la Lune – n’est probablement qu’un prétexte pour atteindre d’autres objectifs.
Geert Noels

Pourquoi les entrepreneurs visionnaires du secteur technologique veulent-ils conquérir l’espace? Souhaitent-ils réellement aller sur Mars? Et pourquoi? Craignent-ils que l’espèce humaine soit menacée par des robots incontrôlables, par le dérèglement climatique ou plus simplement par un fou qui actionnerait un "big button"? Mars me semble un objectif ambitieux et motivant, mais sa conquête – tout comme les voyages sur la Lune – n’est probablement qu’un prétexte pour atteindre d’autres objectifs. Il existe au moins quatre autres motifs pour justifier cette ambition, et peut-être se rencontrent-ils quelque part.

Exploitation minière dans l’espace

L’extraction de matières premières dans l’espace – sur Mars, sur la Lune ou d’autres astéroïdes – pourrait faire partie de ces motivations. La logique économique semble faire cruellement défaut, mais il est possible, grâce à la réduction du coût des fusées combinée à des drones sophistiqués, à des robots et bien entendu à "l’intelligence artificielle", d’aller chercher dans l’espace des matières premières rares comme le palladium et l’or. Peut-être pourrons-nous ainsi construire des bases dans l’espace, capables de produire de l’énergie (par exemple du méthane) utilisable pour les voyages vers Mars. Cela ne me semble pas évident aujourd’hui au niveau économique, et relève encore de l’utopie.

Plusieurs entreprises examinent déjà la possibilité de stocker des données dans l'espace, à cause de la vitesse, d’une meilleure protection et de la perspective d’échapper aux réglementations nationales complexes.
Geert Noels

Stockage de données

Pourquoi ne pas stocker des données dans l’espace? Cela consomme trop d’énergie? Non, le stockage est peu énergivore, contrairement à leur traitement, qui serait maintenu sur la planète bleue. Plusieurs entreprises examinent déjà ces possibilités, à cause de la vitesse, d’une meilleure protection et de la perspective d’échapper aux réglementations nationales complexes (cf. ci-après).

Le WiFi partout

La création d’un grand réseau spatial de télécommunication, une autre utopie? Non, si l’on en croit les technos. Peut-être ce réseau n’atteindra-t-il pas la vitesse de la fibre optique, mais il aura d’autres avantages: nous serions joignables partout dans le monde pour une fraction du prix actuel.

Imaginez – à l’image de l’aéronautique (qui ne paie pas non plus d’impôts) – l’espace comme ultime paradis fiscal!
Geert Noels

L’espace n’appartient à personne

Cela vaut la peine d’y réfléchir! Dans l’espace, pas de gouvernement, aucune loi, pas de plans d’aménagement, ni de comités de quartier. Du moins, c’est sans doute ainsi que les Belges verraient les choses. Musk et Bezos y trouveraient aussi l’avantage de disposer d’une liberté totale et de ne pas payer d’impôts. Avec peut-être aussi l’absence de contrôle du respect de la vie privée et de la protection des données? Imaginez – à l’image de l’aéronautique (qui ne paie pas non plus d’impôts) – l’espace comme ultime paradis fiscal! C’est une mauvaise nouvelle pour les Bermudes, Panama et les îles Cayman et pour l’administration fiscale qui devra bientôt aller mener ses enquêtes en Falcon Heavy.

Est-ce pour cette raison que le Luxembourg tient tellement à se positionner dans ce secteur? Le premier ministre luxembourgeois Xavier Bettel a clairement annoncé qu’il voulait faire de son pays la "Silicon Valley de l’espace". Son gouvernement compte libérer 200 millions d’euros pour investir dans la R&D et les entreprises actives dans le secteur spatial. Vous pouvez encore vous inscrire à la deuxième conférence "From space application to space exploration", qui aura lieu les 15 et 16 mai à Luxembourg. Notre petit voisin regarde les choses avec audace et sans complexes. Ce serait ironique qu’un des plus petits pays au monde devienne un des géants de la conquête de l’infini…

Aujourd’hui, on peut encore se permettre de rire des technos et de leurs drôles de fusées, mais les choses pourraient changer rapidement.
Geert Noels

Mais toutes ces possibilités pourraient se retrouver quelque part dans le plan directeur d’Amazon, d’Apple, de Google ou autres Alibaba. Leur imagination est immense, et libérée des limites imposées par la vieille économie. Imaginez que dans les cinq ans, Google, Amazon et Apple possèdent leur propre réseau de satellites fournissant des services de données et de télécommunication partout dans le monde, pour une fraction du prix actuel… Ce serait un coup dur pour les entreprises de télécommunication, qui sont aujourd’hui des intermédiaires entre les consommateurs et les géants de la technologie, dont ces derniers préféreraient se passer. Aujourd’hui, on peut encore se permettre de rire des technos et de leurs drôles de fusées, mais les choses pourraient changer rapidement.

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