carte blanche

La nostalgie est la dernière chose dont Tesla a besoin

Professeur de stratégie à l'IMD

Elon Musk doit avoir avoir l’humilité d’accepter que la nouvelle phase de croissance de Tesla nécessite d’autres qualités de dirigeant. Si l’on n’est plus la bonne personne pour la prochaine phase de croissance, la sortie n’est pas loin.

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Par Stéphane J.G. Girod
Professeur de stratégie à l'IMD

Trois semaines après avoir surpris les marchés en annonçant sa volonté de retirer Tesla de la cote, le patron du constructeur américain de voitures électriques de luxe Elon Musk a opéré un revirement spectaculaire en décidant finalement de maintenir l’entreprise en Bourse.

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Mais pouquoi Musk a-t-il envisagé l’option d’un financement privé pour extraire Tesla de la Bourse ? Musk soutenait que la pression exercée par les vendeurs à découvert et la volatilité des actions de Tesla ont pour effet de déconcentrer fortement ses employés et lui-même, qui ne peuvent pas se focaliser sur le long terme. Elon Musk avait probablement en tête la manœuvre similaire effectuée par Michael Dell en 2013.

L’art de la communication

Au vu de cet épisode, la question qui vient à l’esprit est : quels sont les avantages et les inconvénients d’une société cotée en Bourse par rapport à une société fermée ?

D’un côté, les sociétés doivent se conformer à des normes lourdes, complexes et onéreuses en matière d’information financière. Pour l’entreprise, une stratégie puissante ne suffit pas ; il faut également qu’elle soit communiquée pour attirer les convoitises des investisseurs.

L’art de la communication est essentiel, car le plus souvent, les analystes et actionnaires attendent généralement un comportement très charismatique du PDG lors des présentations financières habituelles.

Cette tâche peut s’avérer difficile. Toutefois, lorsqu’une société grandit, l’autre solution pour obtenir les fonds nécessaires est l’emprunt (qui a également ses défauts) et la restructuration de la propriété en faisant appel à des investisseurs au portefeuille bien garni.

Avec une valeur actuelle évaluée à 70 milliards de dollars, les spéculations quant à l’existence d’un nombre suffisant d’investisseurs ayant le bon profil et les ressources adéquates sont allés bon train. Par conséquent, des doutes ont aussi émergé quant à la capacité de Tesla à continuer de croître en consommant sa trésorerie.

Quelles étaient - ou quels sont encore - les motivations de Musk ? Il dit être exaspéré par les vendeurs à découvert car ils ne partagent pas sa vision à long terme.

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Manifestement, il prend la chose très personnellement. Mais la nostalgie de ses débuts, lorsqu’il était le seul maître à bord, pourrait également jouer un rôle important. De fait, pour atteindre une nouvelle phase de croissance, Tesla a besoin des dispositions de financement et de gouvernance qui pourront l’y amener. Autrement, la concurrence chinoise, comme NIO et BYD, pourrait bien lui passer devant. La nostalgie est la dernière chose dont Tesla a besoin. Voici pourquoi :

Bien que contraignante, la pression des analystes financiers et des marchés contribue également à ce qu’une société ne tarde pas dans la mise en œuvre de sa vision. Tesla a, à plusieurs reprises, dépassé des délais de lancement et de production ; un signe que cette discipline lui est nécessaire.

Dans une société bien organisée, le CEO doit déléguer suffisamment d’opérations pour pouvoir se concentrer sur la vision à long terme.

Dans des entreprises comme Apple et LVMH, deux sociétés publiques extrêmement prospères, le degré de décentralisation de la gestion et la répartition claire des rôles leur permettent de se concentrer sur le long terme, d’accomplir leurs missions et de fournir des résultats trimestriels à court terme. Des éléments indiquent que l’autorité se retrouve en trop grande partie entre les mains de Musk, ce qui n’est pas favorable pour la société.

Dans un monde complexe dans lequel rien n’est prévisible, aucun CEO, seul, ne dispose de l’agilité nécessaire pour faire face.

Dans une structure privée, les investisseurs pourraient imposer à Musk des contraintes encore plus grandes qu’il n’en connaît aujourd’hui. En réalité, comme toutes les entreprises de technologie cotées en Bourse qui ont bénéficié de beaucoup plus d’indulgence de la part des analystes et des marchés que celles des secteurs industriels traditionnels, Musk pourrait faire perdre patience à ses investisseurs privés bien plus rapidement que sur les marchés financiers.

Si cela arrivait, il pourrait être mis à la porte par ses nouveaux propriétaires. En revanche, les Chinois sont là pour durer : peu importe les vicissitudes immédiates. Un échec de Tesla en raison de conflits internes et du manque de moyens financiers mettrait irrémédiablement en péril les possibilités pour l’Occident de garder un champion dans ce type de technologie.

La mise en place d’une nouvelle structure de propriété demandera beaucoup de temps. Pendant un certain temps, cela peut détourner Musk et Tesla de la concurrence avec les nouveaux arrivants chinois (et européens).

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Dell prépare actuellement son retour en Bourse. La société était réellement en très mauvaise posture lorsque Michael Dell et son conseil ont décidé de sa sortie de Bourse en 2013. Ce n’est pas le cas de Tesla. Bien qu’il lui ait fallu du temps, la société a mené à bien, et même accéléré, la transition vers les véhicules électriques de façon remarquable.

Ce qu’il faut à Elon Musk, c’est d’avoir l’humilité d’accepter que la nouvelle phase de croissance de Tesla nécessite d’autres qualités de dirigeant.

Elon Musk possède tout le charisme nécessaire pour continuer à communiquer sa stratégie et sa vision. Ce qu’il lui faut, c’est d’avoir l’humilité d’accepter que la nouvelle phase de croissance de Tesla nécessite d’autres qualités de dirigeant... Il serait bon qu’il se rappelle ce qui est arrivé à Travis Kalanick. Si l’on n’est plus la bonne personne pour la prochaine phase de croissance, la sortie n’est pas loin.

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