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Combien d’enfants continueront à mourir à Al Hol ?

Yassine est comme ces centaines d’autres enfants invisibles, fruits de la folie et de l’endoctrinement djihadiste, coincés dans les rouages d’un imbroglio politico-juridique, et morts en Syrie avant même d’avoir vécu.

Il avait moins d’un an. Appelons-le Yassine. Il est mort dans le camp de Al Hol, abandonné de tous, et enterré au cimetière des âmes perdues et de Daech et de l’Occident, comme quatre autres bébés belges depuis 2019. Yassine est comme ces centaines d’enfants invisibles, fruits de la folie et de l’endoctrinement djihadiste, nés sur un sol sanguinolent, meurtris dans leur chair dès leur plus jeune âge, coincés dans les rouages d’un imbroglio politico-juridique, et morts en Syrie avant même d’avoir vécu.

La Belgique, comme de nombreux pays européens, a refusé pendant des années après la chute de l’Etat islamique de rapatrier « ses » enfants, car il s’agit bien de ses enfants, nés de parents belges, partis faire le djihad avec toutes les conséquences que l’on connaît. La France n’a pas évolué d’un iota et refuse le rapatriement systématique mais du cas par cas qui finit souvent mal

Ces enfants comme Yassine n’ont rien à voir avec la politique, ils n’ont rien à voir avec la folie meurtrière de leurs parents, ils sont nés, ont végété, puis sont morts dans un camp tenu par des Kurdes après la chute de Rakka puis de Baghouz, après avoir connu la misère, la famine parfois, le froid, la maladie, les carences, le manque de soins et de médicaments plus récemment.

Ces enfants n’ont guère eu le temps de devenir des bêtes de Frankenstein, pourtant ils sont le résultat de manipulations hasardeuses d’apprentis-alchimistes que nous sommes face à la géopolitique du monde arabe.

Ils ont attendu leur sort, beaucoup sans leurs parents déjà morts, pendant que tranquillement en Belgique, les milieux autorisés s’autorisaient à penser de savoir si ces gamins, avec ce qu’ils avaient vécu et vu bien malgré eux, ne deviendraient pas de futurs terroristes et candidats au djihad dans quelques années une fois revenus sur le vieux continent, pleins de traumas, de souffrance, de manque. 

Triste record

La Belgique détient le record européen à ce jour et au pro rata de sa population et des départs en Syrie avec 5 enfants morts depuis 2019. Il y en a encore une cinquantaine qui attendent leur sort là-bas. Ils n’ont guère eu le temps de devenir des bêtes de Frankenstein, pourtant ils sont le résultat de manipulations hasardeuses d’apprentis-alchimistes que nous sommes face à la géopolitique du monde arabe.

Ils sont devenus notre honte éternelle, car ils n’auront pas eu le temps de grandir, alors que nous avions ici tous les moyens sanitaires, psycho-éducatifs pour les prendre en charge et les sortir de ce drame sinistre dans lequel le monde les a plongés.

Il y a encore près de 40.000 gamins, blessés, meurtris, défigurés, amputés, brûlés, qui croupissent dans le camp, avec pour seule porte de sortie actuelle rapide pour la plupart d’entre eux que la mort.

Yassine, pourtant sans visage, sans corps, et sans photos à disposition pour que nous nous remémorions la venue furtive de ce petit ange sur la terre, c’est un peu de l’image d’Aylan qui ressurgit, ce garçon de 3 ans mort sur la côte turque, d’avoir voulu fuir avec ses parents son pays. Le drame d’un migrant de plus. Son visage enfoui dans le sable avait fait le tour du monde. Rien pour Yassine, pourtant il est aussi un dommage collatéral de ces guerres de l’esprit, de l’idéologie et de la terre, dont les humains ont le secret. 

La mort pour délivrance

On estime depuis 2019 le nombre de mineurs morts dans le camp de Al Hol à plus de 500, comme Yassine, et enterrés dans ce cimetière de fortune, qui s’apparente plus à un charnier anonyme qu’autre chose. Et il y a encore près de 40.000 gamins, blessés, meurtris, défigurés, amputés, brûlés, qui croupissent dans le camp, avec pour seule porte de sortie actuelle rapide pour la plupart d’entre eux que la mort.

Puisque moins de mille originaires de tous pays ont pu rentrer chez eux dans le même temps. La mort devient une délivrance, vu le temps de réaction et d’actions des pays européens, dont une grande partie des gamins sont ressortissants, et pour lesquels les avocats de famille se battent bec et ongles.

En Belgique, il a fallu le lobbying de nombreux acteurs de la société civile, dont de nombreux grands-parents concernés, de parlementaires sensibilisés à la cause, du Délégué général aux Droits de l’Enfant Bernard de Vos, d’organisations non gouvernementales internationales comme Save the Children et à Bruxelles comme SAVE Belgium (1), du Croissant rouge sur place, pour que la Belgique revoie enfin sa copie et accepte le retour des mères et des enfants en priorité. Rien de clair encore du côté français alors que 250 enfants citoyens français sont toujours à Al Hol.

Revanche à prendre

En attendant, Yassine, comme tant d’autres, est mort de ses blessures, du manque de soins, de famine, ou de l’incurie des hommes, peu importe finalement. Car avec la pandémie, le temps, le manque de moyens, de nombreux hôpitaux ont fermé et renvoyé les mères sur place à l’attente en silence du grand départ pour leurs progénitures.

Quand l’on sait qu’en plus, Al Hol est devenu le repère numéro un de Daech dans la région, et ne sera probablement pas pour rien dans la résurgence accrue de l’Etat islamique, de la menace et des attentats à venir en Syrie et en Irak.

Des enfants ne sont jamais responsables de rien, à tout âge, ni de leurs parents, ni de l’enfance tragique qu’ils ont vécu.

Beaucoup de gamins, s’ils survivent, et qui auront grandi, auront sûrement une revanche à prendre contre la communauté internationale qui les aura abandonnés dans leur malheur. Et les recruteurs et autres daechologues sauront très bien utiliser, manipuler cette souffrance viscérale de ces gamins devenus vieux avant l’âge, pour les retourner contre nous et contre tout le monde. 

Là, une fois encore, nous aurons raté le coche, nous pays des droits de l’homme, à attendre le mektoub (2) plutôt que de saisir le destin. Qui peut encore croire aujourd’hui que ces gamins, s’ils avaient été sauvés au plus tôt, allaient forcément devenir des « graines de terroristes » ? Il fallait les arracher des griffes du mal islamiste au plus tôt.

Ce serait vraiment désespérer de la jeunesse par dépit, résignation, et impuissance. Et surtout par pure ignorance et cynisme. Des enfants ne sont jamais responsables de rien, à tout âge, ni de leurs parents, ni de l’enfance tragique qu’ils ont vécu. A l’Etat dont la mission première est de protéger des citoyens de prendre enfin ses responsabilités et de les remettre sur le bon chemin. En espérant que le rapatriement de tous les gamins restants sur place se fasse dans les actes au plus vite cette fois ! Pour espérer en sauver encore quelques-uns et faire mentir pour ces derniers Henri de Montherlant : « Jeunesse : temps des échecs ». 

(1) www.savebelgium.org
(2) Ce qui est écrit, le destin, la fatalité. 

Sébastien Boussois
Docteur en sciences politiques, chercheur Moyen-Orient  relations euro-arabes/ terrorisme et radicalisation, enseignant en relations internationales, collaborateur scientifique du CECID (ULB), de l'OMAN (UQAM Montréal) et de SAVE Belgium (Society Against Violent Extremism)

Saliha Ben Ali
Fondatrice-Coordinatrice de SAVE Belgium (Society Against Violent Extremism)

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