carte blanche

La pandémie Covid-19, un coup dans l'eau?

Oserons-nous imaginer et développer un avenir différent suite à ce désastre pandémique ? Trois scénarios sont possibles: celui qui maintient le statu quo, celui qui révolutionne, celui qui lambine...

La pandémie actuelle est souvent comparée, à tort, à la grippe espagnole survenue il y a 100 ans. Elle avait coûté la vie à plus de 5 millions de personnes. Les conditions après la Première Guerre mondiale étaient tout autres. Je ne tombe pas dans le piège cynique de comparer le nombre de morts, car tout mort fut un être humain avant de devenir une statistique. Au début de mes études de médecine en 1968, je n’ai qu’un vague souvenir de la pandémie causée par le virus H3N2, causant un million de morts. Les médias n’y prêtèrent qu’une attention sommaire. Sans confinement ni masques, la vie a poursuivi son cours habituel. Avons-nous donc tellement changé en 50 ans?

Réginald Moreels

Chirurgien humanitaire, ancien ministre de la Coopération

 

Personnellement, je pense que c’est surtout notre humanité qui se transforme. Nous rêvons d’une vie éternelle sur terre, mais ces derniers mois nous avons envoyé beaucoup de nos vieux vers une mort précoce. Comme "bons" bourgeois, nous reléguons pas mal de pauvres, pauvres honteux, migrants, sans papiers dans une misère indigne de nos sociétés luxueuses. La non-assistance aux personnes en danger est punissable dans notre profession de soignants, mais cette non-assistance par les autorités se dilue dans quelques vagues critiques, rien de plus.

Le mythe du risque zéro devient une obsession, ce qui entraîne une société plaintive. Le secteur des soignants, particulièrement engagés et performants, ne fut soumis qu’à l’épargne. L’idéal d’une justice universelle s’est concentré sur nous-mêmes. Sommes-nous bien conscients que plus de 2 milliards de personnes ne peuvent accéder à l’oxygène en cas de détresse respiratoire? La vraie politique s’est transformée insidieusement en une pieuvre de procédures. Et les mesures actuelles contre la pandémie nous mènent en sourdine vers un état policier. La famille se lie et se délie en soubresauts. L’homme est devenu corps et non plus l’inverse. La psyché se médicalise à outrance.

"Le mythe du risque zéro devient une obsession, ce qui entraîne une société plaintive."
Réginald Moreels
Chirurgien humanitaire, ancien ministre de la Coopération

Notre vie devient une programmation de processus, se dissèque en algorithmes, et les données de nos profils sont réinjectées dans la bulle marchande. Vu que nous ne pourrons jamais atteindre ce que notre avidité exige, la frustration et l’agressivité gagnent du terrain. Le syndrome du bouc émissaire est présent partout. Nous ne sommes même plus conscients que ce bouc concentre nos propres erreurs. Heureusement des îlots de solidarité s’organisent et se maintiennent dans les phases d’urgence.

Oserons-nous imaginer et développer un avenir différent suite à ce désastre pandémique? J’avance trois scénarios: celui qui maintient le statu quo, celui qui révolutionne, celui qui lambine.

Scénario 1: le statu quo. Notre monde poursuit sa dérégulation de la richesse, accroît les différences de salaires, privatise en muselant le pouvoir public, marginalise les défavorisés, exploite des richesses naturelles, envahit brutalement la biodiversité, maintient sa course aux dividendes, confirme sa mobilité ravageuse.

S’y ajoutent une realpolitik qui s’agenouille devant la doctrine néolibérale au lieu de la transformer, les incantations éphémères des Droits de l’Homme, enfin cette absurde et atroce course aux armements. Le fondamentalisme mercantile se renforce encore, la production se délocalise sans gêne,  la consommation se mondialise d’une façon inéquitable, la gestion des stocks s’évapore. Le public s’en fout si les produits qu’il achète et consomme proviennent de mains-d’œuvre esclaves.

Les migrants continuent à se noyer. L’égoïsme communautaire sort vainqueur vis-à-vis du rêve d’une citoyenneté mondiale, le racisme et l’ethnisme restent ancrés dans la plupart des sociétés, la récession ne touche plus que l’économie, mais grignote méchamment nos valeurs humaines. Le monde reste injuste et inéquitable malgré des sécurités sociales dans quelques pays plus riches. Ceux qui acceptent le statu quo sont des aveugles entêtés.

"Ceux qui acceptent le statu quo sont des aveugles entêtés."
Réginald Moreels
Chirurgien humanitaire, ancien ministre de la Coopération

Scenario 2: la révolution. Dans les semaines qui suivent, en phase aiguë pandémique, se prépare une réunion formelle des leaders mondiaux, un G20 élargi, avec comme seul objectif une mondialisation juste et équitable. Cette rencontre pourrait être appuyée par une rencontre symbolique de toutes les confessions inspirées par la récente encyclique "Laudato si", initiée par le pape actuel. Le New Green Deal de la Commission européenne devient le document de référence au niveau mondial. Il se montre plus ambitieux: 60% de baisse de gaz à effet de serre en 2030, 85% en 2040, 100% en 2045, 5 ans plus tôt que prévu.

Tous les secteurs de la vie économique et sociale, les transports en commun, les entreprises, les administrations publiques, les technologies ICT, la construction, l’agriculture, la gestion des animaux, l’entretien de la biodiversité sont testés et évalués à leur empreinte environnementale. La sécurité sociale en tant que système d’assurance personnelle et solidarité collective, les soins de santé et l’enseignement financièrement accessibles et de qualité, l’économie circulaire, deviennent des priorités contraignantes dans la majorité des pays du monde avec un moratoire de 5 ans.

Des fonds globaux sectoriels sont créés et sponsorisés obligatoirement par tous les états sur base de leur PNB et leur indice de bien-être. Des projets pilotes octroyant un revenu de base deviennent une norme pour les plus défavorisés et classes moyennes inférieures dans un nombre de pays de continents divers. La corruption est combattue avec vigueur, les peines deviennent lourdes. Les pouvoirs qui planifient et mettent progressivement en œuvre ces réformes sont compensés par l’accès à des subsides d’état, des prêts à taux d’intérêt bas ou nul, des fonds de garantie, des fonds d’aide au développement. Les banques centrales régionales, le FMI, la Banque Mondiale et l’OMC sont mandatés pour canaliser ces aides matérielles et financières.

Chaque pays qui démontre, par le biais de contrôles indépendants, une diminution substantielle des dépenses militaires est également compensé par les fonds précités si ces épargnes sont réinvesties dans les secteurs sociaux, l’infrastructure des routes, la relance des PME. La créativité du monde artistique est soutenue par des moyens supplémentaires privés-publics. La prévention et gestion de conflits deviennent obligatoires dans tous les types d’enseignement. La Déclaration des droits de l’homme devient un traité obligatoire et inclut les Devoirs de l’Homme. Enfin, des Chambres de représentants avec des citoyens tirés au sort entrent dans les Constitutions nationales. Ainsi la démocratie citoyenne devient une réalité.

Scénario 3: progrès ma non troppo. Une société qui change timidement et une politique qui lambine. Certains objectifs fragmentés et peu ambitieux du scénario 2 sont planifiés et mis en œuvre trop tardivement. Les injections financières, logistiques et technologiques des états et du secteur privé nécessaires à stimuler les divers secteurs à réduire leur empreinte écologique restent trop modestes. Les politiques demeurent des particrates sans vision, et les institutions citoyennes n’atteignent qu’un statut de conseil, et non de décision. L’homme se résout une fois de plus à ce réalisme qui paralyse.

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