carte blanche

La post-vérité vue par Yuval Noah Harari

"Outre les religions et les idéologies, les entreprises commerciales s’en remettent elles aussi à la fiction et aux fake news." Les phrases chocs ne manquent pas dans "21 leçons pour le XXIe siècle", le dernier livre de Yuval Noah Harari, auteur-gourou de "Sapiens". L’Echo publie en exclusivité de larges extraits de son chapitre sur la post-vérité: "Certaines fake news sont éternelles."

"On ne cesse de nous répéter ces derniers temps que nous vivons dans l’ère nouvelle et effrayante de la ‘post-vérité’et que nous sommes cernés par les mensonges et les fictions." Avec cette première phrase dans son chapitre sur les fake news, Yuval Noah Harari nous dévoile déjà son scepticisme sur le sujet. Car "si nous sommes dans l’ère de la post-vérité, décrit-il plus loin, quel était donc l’âge heureux de la vérité? Les années 1980? Les années 1950? Les années 1930? Et quel a été le détonateur du passage à l’ère de la post-vérité: Internet, les médias sociaux, l’ascension de Poutine et de Trump?" Si vous reprochez à ces derniers d’inaugurer une nouvelle ère effrayante, "rappelez-vous qu’il y a des siècles de cela, des millions de chrétiens se sont enfermés dans une bulle mythologique qui a tendance à se renforcer d’elle-même, sans jamais oser contester la véracité factuelle de la Bible, tandis que des millions de musulmans ont accordé une foi aveugle au Coran. Des millénaires durant, ce qui se passait pour des ‘nouvelles’et des ‘faits’dans les réseaux sociaux humains étaient des histoires de miracles, d’anges, de démons et de sorcières, avec des journalistes audacieux qui faisaient des reportages en direct du fin fond des enfers."

Alors qu’à l’âge de Facebook et de Twitter il est difficile de décider quelle version des événements il faut croire, au moins n’est-il plus possible à un régime de tuer des millions de gens sans que le monde n’en sache rien.
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Et il ne faut pas remonter jusqu’à ces temps immémoriaux. "Au début des années 1930, des journalistes et des intellectuels occidentaux de gauche louaient dans l’URSS une société idéale alors que les Ukrainiens et d’autres Soviétiques mourraient par millions d’une famine artificiellement organisée par Staline. Alors qu’à l’âge de Facebook et de Twitter il est difficile de décider quelle version des événements il faut croire, au moins n’est-il plus possible à un régime de tuer des millions de gens sans que le monde n’en sache rien."

Aujourd’hui, la post-vérité pourrait se loger là où on ne l’attend pas: "Outre les religions et les idéologies, les entreprises commerciales s’en remettent elles aussi à la fiction et aux fake news." Exemple: "Boire quantité de Coca-Cola ne vous rendra ni jeune, ni sain, ni athlétique, mais augmentera au contraire le risque pour vous de devenir obèse et diabétique. Des décennies durant, Coca-Cola n’en a pas moins investi des milliards de dollars pour cultiver son lien avec la jeunesse, la santé et le sport, et des milliards d’êtres humains croient subconsciemment à ce lien."

Le foot? Fake news!

"En fait, les fausses histoires ont un avantage intrinsèque sur la vérité quand il s’agit d’unir la population."

"En fait, les fausses histoires ont un avantage intrinsèque sur la vérité quand il s’agit d’unir la population." Et Harari de revenir sur le terrain économique avec la confiance que l’on confère à une monnaie, où les conventions "ne sont pas clairement distinctes de la fiction". "La différence entre les livres saints et l’argent, par exemple, est bien plus mince qu’il n’y paraît à première vue. Devant un dollar, la plupart des gens oublient que ce n’est qu’une convention humaine. Dans ce bout de papier vert avec l’image d’un homme blanc mort, ils voient quelque chose de précieux en soi." Même chose pour une marque: "Microsoft, ce n’est pas ses locaux, ses employés ou ses actionnaires, mais une fiction légale compliquée élaborée par les législateurs et les avocats." Ou pour un match de football: "Pour apprécier réellement le football, il faut accepter les règles du jeu et oublier au moins quatre-vingt-dix minutes que ce ne sont que des inventions humaines. Sinon, vous trouverez parfaitement ridicule de voir vingt-deux personnes courir après un ballon."

Et vive la science-fiction!

Venons-en alors au nœud du problème, celui qui nous préoccupe particulièrement aujourd’hui: la vérité et le pouvoir. "Tôt ou tard, leurs chemins se sépareront. Si vous aspirez au pouvoir, à un moment ou à un autre il vous faudra commencer à répandre des fictions. Vous voulez connaître la vérité sur le monde? Le moment venu, il vous faudra renoncer au pouvoir. Force vous sera d’admettre certaines choses – par exemple sur les sources de votre pouvoir –, qui susciteront la colère de vos alliés, décourageront vos adeptes et nuiront à l’harmonie sociale."

Un bel exemple: les chercheurs. "Tout au long de l’histoire, les chercheurs ont été confrontés à ce dilemme: servir le pouvoir ou la vérité? Visent-ils à unir en veillant à ce que tout le monde croie au même récit, ou livrent-ils la vérité, quitte à semer le désordre? Les institutions savantes les plus puissantes – prêtres chrétiens, mandarins confucéens ou idéologues communistes – plaçaient l’unité au-dessus de la vérité. C’est à cela que tenait leur puissance."

Alors, l’espèce humaine va-t-elle naturellement vers le pouvoir ou la vérité? "Nous consacrons bien plus de temps et d’efforts à essayer de contrôler le monde qu’à essayer de le comprendre; et quand nous essayons de le comprendre, c’est habituellement dans l’espoir que cela nous aide à le dominer. Si vous rêvez d’une société où la vérité soit souveraine et où les mythes soient ignorés, il n’y a pas grand-chose à attendre de l’Homo sapiens. Mieux vaut tenter votre chance avec les chimpanzés."

"Une des plus grandes fictions consiste à nier la complexité du monde pour penser en termes de pureté immaculée ou de mal satanique. Aucun homme politique ne dit toute la vérité, rien que la vérité, mais d’aucuns sont bien meilleurs que d’autres. Compte tenu de ce choix, je me fierais à Churchill bien plus volontiers qu’à Staline, alors même que le Premier ministre britannique ne dédaignait pas non plus d’embellir la vérité quand ça l’arrangeait."

Nulle envie, pour Harari, de minimiser le problème pour autant. Il évoque la gratuité des médias, grande ennemie de la vérité, et prône les publications de la communauté scientifique, évaluées par des pairs, même s’il leur arrive de se tromper. Et de conclure par cette entourloupe: "Il n’est pas moins important de communiquer les toutes dernières théories scientifiques au grand public à travers des libres de vulgarisation, voire à travers l’usage habile de l’art et de la fiction." La fiction? La vérité racontée par de la fiction, n’y a-t-il rien de paradoxal? "L’art contribue de manière essentielle à façonner la vision du monde des gens, et l’on peut plaider qu’au XXIe siècle la science-fiction est de loin le genre le plus important. De fait, elle modèle la manière dont la plupart d’entre nous appréhendons l’IA, le génie biologique ou le changement climatique. Nous avons assurément besoin d’une science solide. Dans une perspective politique, cependant, un bon film de science-fiction vaut bien plus qu’un article de Science ou de Nature."

©doc

"21 leçons pour le XXIe siècle" — Yuval Noah Harari, Albin Michel, 371p., 23 euros à paraître le 2 octobre

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