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"La prochaine vague d’automatisation menace nos filets de sécurité sociale"

Professeur assistante à la NEOMA Business School

Dans la perspective de nouvelles pandémies, les entreprises investiront massivement dans l’automatisation. Le niveau de remplacement de la main-d’œuvre sera difficile à gérer.

Le monde connaît l’une de ses plus graves pandémies depuis près d’un siècle. La coexistence toujours plus étroite entre les espèces humaines et animales, exacerbée par la croissance de notre population, la destruction des habitats naturels et des pratiques parfois douteuses sur certains marchés aux animaux, ont créé le berceau parfait pour l’apparition de nouvelles maladies infectieuses. Et l’interconnexion d’un monde globalisé a contribué à la vitesse de leur diffusion.

Par Florence Duvivier, professeur assistant à la NEOMA Business School

Bien que la probabilité d’un tel événement ait été soulevée à maintes reprises par les scientifiques, très peu de pays y étaient préparés. Mais l’effet de cette pandémie aurait pu être beaucoup plus catastrophique si elle avait eu lieu il y a 50 ou 60 ans. Car si la mondialisation a augmenté la vitesse de diffusion de la maladie, la numérisation et l’automatisation industrielle ont contribué à en circonscrire les effets, et ont permis à la société de continuer à produire ses biens et services de base sans exposer un (trop) grand nombre de personnes au risque d’infection. Par exemple, la production d’aliments et de médicaments, en grande partie automatisée, a besoin d’une main-d’œuvre plus limitée qu’auparavant ; elle a donc pu se poursuivre sans être trop perturbée. La numérisation permet aux gens de travailler et d’accomplir d’innombrables tâches à distance, avec une interaction humaine minimale réduisant d’autant le risque de propagation de la maladie.

Nous avons déjà commencé à observer un léger décalage entre la productivité et le travail humain, couplé à une baisse sensible du revenu médian.

Une nouvelle ère des machines

Les répercussions que la pandémie de Covid-19 aura sur l’automatisation et le développement de l’intelligence artificielle sont encore incertaines et doivent être traitées avec soin. L’automatisation de la production de biens existe depuis longtemps, et elle a toujours associé une augmentation de la productivité à une amélioration de la qualité des emplois et, en général, du niveau de vie de la main-d’œuvre. Tandis qu’un emploi était pris par une machine, de nouveaux emplois étaient créés, qui s’avéraient moins épuisants physiquement, et plus innovants, sans que l’on constate une diminution du nombre d’emplois disponibles. Cependant nous avons déjà commencé à observer un léger décalage entre la productivité et le travail humain, couplé à une baisse sensible du revenu médian. Et ce que les progrès technologiques futurs vont nous apporter est potentiellement si perturbateur que cela pourrait changer à jamais ce paradigme. Nous sommes à l’aube d’une nouvelle ère des machines. Des machines qui ont toujours excellé dans l’exécution de tâches bien définies et répétitives fournies par les humains, mais dont l’apprentissage autonome est en train de changer la donne ; elles sont maintenant en mesure de décomposer les tâches complexes en petites tâches plus simples, et peuvent améliorer d’elle-même leurs compétences, alimentées par la quantité croissante de données recueillies par leurs dispositifs sans fil et autres capteurs.

Outre celui de la manufacture, des secteurs comme l’hébergement et les services alimentaires, le transport, la logistique, l’agriculture et le commerce de détail seront probablement très exposés à la révolution en cours.

Il est à noter toutefois que la mise en œuvre d’une automatisation avancée nécessite d’importantes dépenses en capital. Pour cette raison, la pandémie de Covid-19 profite essentiellement aux entreprises possédant un degré d’automatisation important intégré dans leur processus de production; l’existence de cet avantage compétitif a été clairement démontrée. Étant donné que la probabilité de plusieurs vagues successives d’infections par le Covid-19 ne peut toujours pas être exclue, et que d’autres virus pourraient causer des pandémies de proportions identiques, ces risques seront certainement soigneusement anticipés par les entreprises. L’hypothèse sûre est que celles-ci, une fois la tempête passée, investiront massivement dans l’automatisation pour se protéger contre d’éventuelles baisses de productivité comme celle que nous avons connue.

Situation d’urgence permanente

Les progrès technologiques récents, associés aux risques de perturbations de la production causés par les pandémies, pourraient stimuler l’investissement et l’adoption rapide de processus d’automatisation avancés, qui à leur tour pourraient perturber le marché du travail si rapidement que le niveau de remplacement de la main-d’œuvre serait difficile à gérer. Un exemple pertinent pourrait être celui des emplois dans le secteur des soins de santé – bien que dans de nombreux cas l’IA pourrait simplement y agir comme un complément, sans remplacer le travail humain (à l’instar de l’IA-diagnostic d’imagerie médicale automatisée). Outre celui de la manufacture, des secteurs comme l’hébergement et les services alimentaires, le transport, la logistique, l’agriculture et le commerce de détail seront probablement très exposés à la révolution en cours.

Même si le système maintenait alors un certain équilibre d’autoréglementation, le paradigme pourrait à terme être modifié, et le remplacement temporaire de la main-d’œuvre pourrait devenir la norme et constituer une situation d’urgence permanente. Face à une polarisation extrême des salaires et à un chômage de masse, les programmes sociaux et les filets de sécurité sociale devront être restructurés très rapidement, et pourraient être confrontés à leur manque endémique de financement, à moins que des principes fiscaux plus modernes et plus avancés ne soient appliqués, et ce le plus tôt possible.

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