La productivité du travail n'est pas l'objectif le plus pertinent

Entre l’employé et la machine, il faut savoir choisir. ©Hollandse Hoogte / Anjo de Haan

Une croissance économique plus forte et durable est plus importante qu'une productivité accrue.

Au début du mois, le secrétaire général de l’OCDE, Angel Gurria, a présenté une étude sur l’évolution de la productivité belge. Dans ses conclusions, l’organisation internationale souffle le chaud et le froid: oui, la Belgique est encore très productive, mais le rythme de croissance de la productivité du travail a nettement ralenti au cours des deux dernières décennies. L’OCDE formule donc un certain nombre de recommandations visant à stimuler la croissance de la productivité en Belgique. Il s’agit d’une réflexion utile assortie de nombreuses suggestions précieuses. La question préalable est toutefois de savoir dans quelle mesure la "productivité du travail", mesurée au niveau macroéconomique, est l’objectif politique le plus pertinent, sachant qu’avec une faible croissance économique et une baisse de l’emploi, on obtient également une augmentation significative de la productivité du travail.

En termes macroéconomiques, la croissance de la productivité du travail (Q/E) se définit comme la différence entre la croissance du PIB réel (Q) et celle de l’emploi (E). Ces dernières années, la croissance économique dans notre pays a été faible, tout en étant très intensive en main-d’œuvre (E/Q). Au cours de l’année 2018, l’emploi dans le secteur privé a progressé presque au même rythme que la croissance économique, ce qui est très exceptionnel. Cette situation est sans aucun doute imputable en grande partie aux mesures prises par le gouvernement fédéral pour contrôler l’évolution des coûts salariaux (saut d’index, tax shift, réforme de la loi de 1996). Ainsi, une étude de la KU Leuven montre que plus de la moitié des emplois créés dans le secteur privé l’ont été grâce à l’effet cumulatif de ces trois mesures.

Mathématiquement, cette évolution équivaut toutefois à une baisse de la croissance de la productivité du travail. Mais compte tenu du taux d’emploi encore très faible en Belgique, on peut difficilement dire que la forte intensité de main-d’œuvre de la croissance au cours des dernières années a été une mauvaise chose. Au contraire: une croissance durable et inclusive est précisément une croissance à intensité de main-d’œuvre relativement élevée.

Si nous voulons accroître la productivité, nous devons avant tout renforcer la croissance économique, ce qui devrait également se traduire par une forte croissance de l’emploi privé. Je suppose que nous ne voulons pas revenir à des situations du passé où des investissements extrêmes dans des parcs de machines utilisant moins de main-d’œuvre, motivés par des coûts salariaux élevés, ont systématiquement exclu du marché du travail les travailleurs les moins productifs pour ne garder que les plus productifs, expliquant en partie notre productivité moyenne élevée. Nous préférons une évolution modérée des coûts salariaux allant de pair avec des investissements élevés dans l’innovation, ce qui, à terme, conduira à plus de croissance et d’emplois.

La question suivante est de savoir comment relancer la croissance économique. Des performances sous pression dans les secteurs domestiques du commerce, de l’horeca et des transports, qui représentent près de 20% de notre économie, expliquent notre rythme de croissance médiocre des dernières années. Elles tiennent en partie aux attentats terroristes de Paris et de Bruxelles et à leur impact sur le commerce et le tourisme, mais aussi à la rigidité de la réglementation du temps de travail pour le travail de soirée et de week-end. Ce dernier élément a rendu presque impossible pour nos entreprises de distribution de profiter de la forte croissance du commerce électronique. La majorité des grandes plateformes logistiques d’e-commerce se sont en effet établies juste au-delà de nos frontières nationales. La Belgique demeure un marché et un lieu d’établissement intéressants, mais les conditions du marché du travail dans notre pays (coût salarial, réglementation du temps de travail) sont telles que presque toutes ces nouvelles activités d’e-commerce s’installent juste au-delà de nos frontières.

Je préconise par conséquent une croissance économique plus forte et plus durable, accompagnée d’une augmentation du taux d’emploi et ne reposant pas uniquement sur des gains de productivité "pervers" ou permettant de faire des économies "extrêmes" sur le facteur travail. Pour y parvenir, nous devons travailler sur plusieurs voies en même temps: une nouvelle réduction des charges fiscales et parafiscales sur le travail afin que la demande de main-d’œuvre reste forte, une culture de l’apprentissage tout au long de la vie veillant à une meilleure adéquation entre les compétences de tous les travailleurs potentiels et cette demande, et un marché du travail plus flexible pour que les entreprises puissent réellement saisir les opportunités d’une économie en mutation rapide, en cours de digitalisation et de verdissement. Un déficit budgétaire de 1% du PIB est acceptable, pour autant qu’il participe à financer des investissements productifs – c’est-à-dire des investissements publics dans des domaines dont le rendement sociétal futur est supérieur au coût d’investissement initial – en matière de mobilité ou de transition énergétique. Qu’ils soient de gauche, de droite ou du centre, les gouvernements qui seront formés aux niveaux fédéral et régional ne pourront pas ignorer ces recettes.

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