carte blanche

La révolution internet pourrait déraper

La Russie a manipulé les résultats des élections américaines, parvenant à toucher avec ses messages près de la moitié de la population des Etats-Unis. Et ce n’est qu’une illustration parmi d’autres des dangers d’internet; un problème auquel les gouvernements doivent s’attaquer le plus rapidement possible. Car à défaut, ces situations risquent de se multiplier et de transformer la révolution numérique... en véritable révolution.

Par Koen De Leus
Chief Economist BNP Paribas Fortis

A en croire la Banque Mondiale, internet présente trois avantages. Il permet aux citoyens de proposer plus facilement leurs services et/ou produits dans le monde entier par le biais des services en ligne et de l’e-commerce. Les ébénistes chinois qui vivent à la campagne peuvent, par exemple, proposer leurs œuvres à la vente via Alibaba. De même, en Belgique, le nombre de brasseries a doublé en quinze ans pour atteindre le chiffre de 250 grâce aux brasseries artisanales.

Internet permet également d’augmenter la productivité en assurant une meilleure coordination entre l’homme et la machine via l’internet des objets.

Enfin, internet démocratise l’enseignement. Aujourd’hui, le monde est à vos pieds si vous disposez d’un ordinateur, d’une bonne idée et d’une connexion internet. Parallèlement, nous assistons à l’émergence de nouveaux écosystèmes comme l’économie collaborative et les plates-formes en ligne.

Mais le "World Wide Web" montre de plus en plus sa face obscure. Le contrôle d’internet favorise l’émergence de régimes plus autoritaires lorsque les gouvernements n’ont pas de comptes à rendre à leur population. Les géants technologiques chinois Alibaba, Tencent et JO. com sont par exemple obligés de partager leurs données avec les autorités centrales du pays.

En matière de prévention de la criminalité, Pékin expérimente aussi la reconnaissance faciale et la "crowd analysis" (analyse des foules). Ces logiciels de reconnaissance faciale réussissent déjà dans 91% des cas à définir l’orientation sexuelle d’une personne à partir d’une photo. La communauté homosexuelle d’un pays comme la Russie est forcément inquiète.

Inégalités et monopoles

C’est un fait: l’automatisation rapide de certains métiers augmente les risques d’inégalités. La question de savoir si la révolution numérique réduira le nombre d’emplois fera encore l’objet d’âpres discussions dans les années à venir.

Nous vivrons très probablement une période transitoire difficile lorsque les entreprises auront réussi à intégrer avec succès les nouvelles technologies…

"Dans cette économie des gagnants, les inégalités à l'intérieur des frontières nationales ne feront que s'accentuer."

L’érosion de la classe moyenne – en cours depuis 25 ans – se poursuivra. Dans cette économie des gagnants, la majorité des bénéfices reviendront aux plus talentueux. Les inégalités à l’intérieur des frontières nationales ne feront que s’accentuer.

Dernier danger: l’émergence des monopoles. La part de marché de certains géants internet américains et chinois est énorme. Selon Net Market, le moteur de recherche de Google occupe 77% du marché, contre 67% en 2016. Amazon détient 43% des ventes de détail en ligne, 74% des ventes de livres en ligne et plus de 30% dans les services d’infrastructure Cloud. Quant à la plate-forme de shopping en ligne d’Alibaba Tmall, elle s’adjuge une part de marché de 51,3%.

Pour déminer le terrain, quatre mesures sont nécessaires.

Tout d’abord, il est crucial de généraliser les connaissances et l’usage d’internet dans toutes les couches sociales. Le pourcentage de la population qui dispose d’une base minimale de compétences digitales varie, au sein de l’Union européenne des 28, entre 87% (Finlande) et 25% (Roumanie). La Belgique affiche un score de 70%. À supposer une poursuite de la digitalisation des pouvoirs publics et d’autres services, de nombreux citoyens pourraient vite se retrouver en marge de la société.

La population a également besoin d’un enseignement adapté et de qualité, d’éducation et de formations. En clair, les écoles doivent, en plus des compétences technologiques nécessaires, enseigner les "soft skills", c’est-à-dire les compétences qu’aucun robot ne possédera jamais.

De leur côté, les entreprises, en collaboration avec les autorités, les universités et les syndicats, devront viser en permanence à assurer l’employabilité des collaborateurs. La formation continue est en effet devenue un must pour chacun. Avec un score de 7% pour le nombre de collaborateurs qui — pendant les quatre semaines de l’enquête — ont participé à une formation, la Belgique se classe largement en dessous des 12% qui constituent la maigre moyenne européenne (27 pays).

Voeux pieux

Pour prospérer, le monde de l’entreprise a une nouvelle fois besoin d’un environnement concurrentiel et correctement régulé. La part de marché et le prix ne sont plus les seuls critères si l’on veut créer un monopole. La monopolisation des données représente un risque bien réel, et crée un décalage infranchissable.

Plus il y a de données, meilleur est le service, et plus nombreux sont les clients qui génèrent à leur tour des données supplémentaires, etc. La législation fiscale, dans le monde entier et en particulier en Europe, doit rapidement être revue afin que chacun contribue de manière équitable.

Enfin, les services publics doivent être plus accessibles et rendre davantage de comptes aux citoyens. Internet devait inaugurer une nouvelle ère d’"empowerment" politique envers les citoyens. Les autorités devraient être davantage responsabilisées. Vœu pieux. Internet a permis d’augmenter l’efficacité et de simplifier certains services publics. Mais on ne trouve aucune implication d’un large public dans le débat politique, pas plus qu’une voix forte pour défendre les moins favorisés.

Au contraire. Le débat politique est plus polarisé que jamais et ressemble de plus en plus à une foire d’empoigne. Les analphabètes numériques sont totalement laissés pour compte.

La pression monte

Les autorités n’ont, à vrai dire, pas encore réussi à s’attaquer aux principaux dangers d’internet. Un bel exemple est l’ingérence russe dans les élections américaines ou le président philippin Duterte qui utilise une armée de "faux reporters" pour diffuser de fausses informations.

La pression monte dans la marmite. La popularité grandissante des partis extrémistes ne présage rien de bon. Les politiciens ne peuvent plus nier l’existence des risques liés à internet. Les deux premières révolutions industrielles se sont accompagnées de périodes de transition particulièrement houleuses. Nous devons absolument éviter qu’elles se répètent une nouvelle fois.

Lire également

Echo Connect

Messages sponsorisés

n