chronique

La stagnation du pouvoir d'achat, illusion statistique?

Etienne  de Callataÿ

Ne nous trompons-nous pas sur l’inflation, variable fondamentale en économie qui affecte le pouvoir d’achat des actifs comme des retraités ? D’une manière générale la hausse des prix est largement surestimée en ces temps de développement du commerce en ligne et de l’émergence de nouveaux produits et services, alors le pouvoir d’achat, loin de stagner, progresserait, et de manière non négligeable estime Etienne de Callataÿ.

Par Etienne de Callataÿ
Chief Economist, Orcadia Asset Management

Ne nous trompons-nous pas sur l’inflation ? Entendre un économiste poser une telle question est de nature à faire froncer des sourcils. En effet, l’inflation n’est-elle pas une variable fondamentale en économie ? N’est-elle pas centrale dans les décisions prises par les banques centrales en matière de taux d’intérêt ? N’affecte-t-elle pas directement le pouvoir d’achat des actifs comme des retraités ? N’induit-elle pas un ajustement des prix dans une multitude de contrats ?

L'inflation, cet outil basique de mesure en économie et en finance est et reste très imparfait ! Et cela n’est pas dû à l’incompétence ou à la paresse des fonctionnaires en charge de mesurer la variation des prix, mois après mois.
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Si une donnée occupe une place fondamentale, on est en droit d’attendre qu’elle soit correctement mesurée. Or, il n’en est rien : cet outil basique de mesure en économie et en finance est et reste très imparfait ! Et cela n’est pas dû à l’incompétence ou à la paresse des fonctionnaires en charge de mesurer la variation des prix, mois après mois.

Il est de multiples variations des prix, souvent appelées " déflateurs ", mais celle dont il est question ici est la plus usuelle, à savoir la variation des prix à la consommation, avec l’expression sexiste de " panier de la ménagère " en tête. Les personnes versées en finance savent, par exemple, que la Federal Reserve privilégie, comme indicateur de variation des prix, l’indice PCE, abréviation de "Personal Consumption Expenditure". Celui-ci a aussi sa version " core " ou " sous-jacente ", qui écarte l’énergie et l’alimentation saisonnière, deux catégories aux prix volatils. Si la Fed a fait ce choix, c’est parce que cette mesure évite certains défauts de l’indice des prix à la consommation, ou " CPI " en anglais.

Surestimation

En 1995, la Commission des Finances du Sénat américain a chargé un groupe d’experts de répondre à la question lancinante de l’ampleur de la surestimation de la hausse effective du coût de la vie par la variation de l’indice des prix à la consommation. Ce groupe, dénommé " Commission Boskin " du nom de son Président, Professeur à Stanford, a remis son rapport fin 1996. Il en est ressorti une surestimation significative, de l’ordre de 1,1 point de pourcentage. C’est majeur. Cela signifie par exemple que si les retraites sont simplement indexées, sans liaison sans bien-être, le pouvoir d’achat des retraités augmente de 1,1% chaque année !

Quatre biais expliquent cette surestimation. Le premier est le biais de substitution entre biens et services. Si je suis indifférent entre les prunes et les abricots, la hausse du prix des premières ne m’affecte pas, il me suffit de manger plus des seconds.

Le deuxième est le biais de substitution entre lieux d’approvisionnement. Si le prix des prunes augmente dans un magasin et pas dans un autre, je vais m’approvisionner dans ce dernier. Le troisième est le biais de qualité. Une voiture vendue au même prix que l’an dernier mais mieux équipée coûte, de facto moins cher que l’an dernier. Le quatrième est le biais de nouveauté. Si j’acquiers un nouveau bien ou service, c’est qu’il m’offre " mieux pour moins cher " que le bien ou service classique que j’aurais acheté à la place.

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Une très récente étude (mai 2018) de Goolsbee et Klenow a montré que l’inflation annuelle « on-line », sur les plateformes électroniques, était 1 point de pourcentage plus faible que l’inflation officielle.

Certains de ces biais sont déjà pris en compte dans le calcul de l’inflation, notamment pour accélérer la prise en compte des nouveaux produits. Toutefois, les méthodologies divergent, avec davantage de prise en compte du biais de substitution entre biens et services (indices dits " chaînés ") aux Etats-Unis qu’en Europe.

Il en résulte que la mesure de l’inflation n’est pas comparable des deux côtés de l’Atlantique. Et surtout, des biais subsistent. Une très récente étude (mai 2018) de Goolsbee et Klenow a montré que l’inflation annuelle " on-line ", sur les plateformes électroniques, était 1 point de pourcentage plus faible que l’inflation officielle, et que l’élargissement de l’offre on-line, moins chère, avait aussi un impact sur l’inflation, de l’ordre de 2 point de pourcentage par an.

L’usage en politique économique d’une grandeur unique, ici la variation des prix, pose problème, alors qu’il y a autant de taux d’inflation que de profils de consommation. Quand les prix de l’énergie montent sensiblement, cela augmente le pouvoir d’achat des ménages aisés et pénalise celui des ménages à faibles revenus, même si les revenus des uns et des autres est indexé. L’explication est simple : le poids de l’énergie dans le budget familial est plus élevé pour les bas revenus que pour les hauts revenus.

La technologie est souvent blâmée pour la tendance lourde dans les pays industrialisés à la stagnation du pouvoir d’achat des salariés, calculé comme la différence entre hausse des salaires et hausse des prix.
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La technologie est souvent blâmée pour la tendance lourde dans les pays industrialisés à la stagnation du pouvoir d’achat des salariés, calculé comme la différence entre hausse des salaires et hausse des prix.

S’il devait se confirmer que la hausse des prix est largement surestimée en ces temps de développement du commerce en ligne et de l’émergence de nouveaux produits et services, alors le pouvoir d’achat, loin de stagner, progresserait, et de manière non négligeable. Et si les électeurs utilisent les urnes pour exprimer un mécontentement ou une peur, il se pourrait que ce soit, pour partie, parce qu’ils ne perçoivent pas cette amélioration du pouvoir d’achat, une amélioration, il est vrai, qui est loin de tout dire sur l’évolution de leur qualité de vie.

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