chronique

La technologie peut-elle apaiser la colère citoyenne?

les leaders politiques se lancent dans l’utilisation de systèmes qu’ils ne comprennent pas totalement, dans l’espoir d’apporter une réponse aux reproches légitimes de leur population. C'est le cas en Inde avec le système d'identification Aadhaar.

©Bloomberg

Par Ian Bremmer
Président de l'Eurasia Group et de Gzero Media
Auteur de "Us vs. them: the failure of globalism"

S’il y a une chose que les citoyens de ce monde partagent aujourd’hui, c’est leur colère envers les politiciens de l’establishment. Au cours des dix dernières années, cette colère a fondamentalement modifié les contours de la politique mondiale aux niveaux local et international.

Jair Bolsonaro ©REUTERS

La colère des citoyens américains est à l’origine de l’élection de Donald Trump; celle des Ukrainiens a conduit à l’élection d’un comédien professionnel et star de séries télé. En Algérie et au Soudan, la colère des habitants a renversé des dictateurs en place depuis des années. Au Mexique, elle s’est traduite par l’élection du gauchiste Andres Manuel Lopez Obrador, et au Brésil, par celle de Jair Bolsonaro de l’extrême droite.

Au cœur de la colère

La colère n’est pas un phénomène lié à une appartenance politique quelconque, qu’elle soit de gauche ou de droite. C’est simplement un phénomène.
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La colère n’est pas un phénomène lié à une appartenance politique quelconque, qu’elle soit de gauche ou de droite. C’est simplement un phénomène.

Au cœur de cette colère, on retrouve le sentiment général que les chefs de gouvernement et les institutions démocratiques qui les ont produits ont laissé tomber le peuple; que les contrats sociaux ne sont plus en adéquation avec leurs objectifs.

Pour mettre à jour le contrat social pour le XXIe siècle, les gouvernements, tant dans les pays riches que pauvres, se tournent vers les nouvelles et puissantes technologies. Et aucun système ne représente mieux à la fois le potentiel extraordinaire et le risque considérable de voir la liberté politique embarquée dans ces nouveaux outils que le système utilisé en Inde: Aadhaar.

En 2010, le gouvernement indien a lancé Aadhaar, un ambitieux système d’identification biométrique, pour aider à assurer le suivi des services sociaux fournis aux 1.340 millions de citoyens indiens.

©shutterstock

En échange du scan de son iris et de ses empreintes digitales, chaque Indien participant au programme a reçu un code d’identification unique de 12 chiffres. Avec ce numéro, les citoyens peuvent accéder plus rapidement et de manière plus sécurisée aux avantages sociaux financés par le gouvernement. De son côté, le gouvernement a pu mettre fin à de nombreuses fraudes aux subsides et percevoir les impôts plus efficacement.

En liant Aadhaar au programme d’inclusion financière du gouvernement, appelé Pradhan Mantri Jhan Dhan Yojana, le gouvernement indien a pu transférer directement du cash sur les comptes bancaires de gens incapables de payer leurs frais bancaires ou de conserver le solde minimum exigé pour maintenir leur compte ouvert.

Ultérieurement, le gouvernement versera les crédits d’impôt, remboursements de soins de santé et pratiquement toutes les allocations sociales directement aux citoyens, contournant ainsi la lourde bureaucratie d’État et la corruption qui l’accompagne souvent.

Risques et dérives

Au moment du lancement du programme, le gouvernement indien – alors sous le contrôle du parti du congrès nationaliste – a promis que le programme resterait optionnel. Mais pendant la législature actuelle, dirigée par le Premier ministre Narendra Modi et son parti Bharatiya Janata (BJP), le programme est progressivement devenu obligatoire dans le cadre de sa politique de "bonne gouvernance" et ce, malgré l’opposition initiale du BJP envers Aadhaar.

Narendra Modi ©REUTERS

Pour Modi, Aadhaar est le meilleur moyen de s’assurer que tous les élèves reçoivent des déjeuners gratuits à l’école, que chaque citoyen se rende à son travail et paie les taxes dues, et que toutes les personnes âgées ayant droit à une pension la reçoivent régulièrement et à temps.

Mais en contrepartie des promesses d’Aadhaar, les risques sont nombreux. À commencer par la logistique. Pour que le système fonctionne, il faut un accès stable et constant à l’électricité et à internet, ce dont des millions d’Indiens ne disposent pas.

Ensuite, on trouve les inquiétudes justifiées en matière de protection des données privées. En septembre 2018, la Cour Suprême indienne a statué que le programme Aadhaar ne violait pas les droits des citoyens à la protection de leurs données privées, mais elle s’est prononcée contre la liaison obligatoire d’Aadhaar aux services de base comme l’ouverture de comptes bancaires, les réservations de vols ou les connexions mobiles.

Banque de données biométriques

©Photo News

Ce qui est peut-être le plus inquiétant, c’est que la mise en place d’Aadhaar signifie qu’il existe aujourd’hui une banque de données centralisée reprenant toutes les informations biométriques de plus de un milliard d’habitants et un accès direct à leur compte bancaire.

S’y ajoutent les craintes que le gouvernement abuse de ces informations, et que le système représente une cible de choix pour les pirates informatiques étatiques et non étatiques, dont certains ont déjà tenté de pirater le système, avec un certain succès, mais heureusement limité.

Le gouvernement indien actuel semble être prêt à assumer ces risques en échange des avantages du système. Mais c’est un rappel brutal que les leaders politiques se lancent dans l’utilisation de systèmes qu’ils ne comprennent pas totalement, dans l’espoir d’apporter une réponse aux reproches légitimes de leur population.

Aadhaar et d’autres systèmes comparables seront parmi les principaux enjeux politiques dans le monde pour la prochaine génération. Tenez donc bien ce sujet à l’œil.

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