La tyrannie du bonheur, son industrie, son idéologie, ses névroses

Le bonheur est partout. 2000 titres rien que sur Amazon. Mais le bonheur n’est plus, comme pour Aristote, le couronnement d’une vie vertueuse ou altruiste. Réduit à ses émotions positives les plus simples, chacun peut – et doit – se le donner. La méthode pour y arriver s’enseigne et s’achète: livres, films, coaching, magazines, applis pour smartphones… L’industrie du bonheur pèse des milliards de dollars.

Depuis que Seligman, en 1998, a créé la "psychologie positive" comme science du bonheur pour tous, elle s’est répandue sur toute la terre, bénéficiant de financements publics et privés mirobolants. Journée internationale du bonheur décrétée par l’ONU en 2012, nomination d’un ministre du bonheur aux Émirats arabes unis, généralisation des Chiefs Happiness Officers et Coca-Cola créant ses Instituts of Happiness.

Sans parler du succès, auprès des pouvoirs publics, des "happiness ranking". Politiques publiques, armée, école, entreprise… Rien n’échappe à l’emprise de ce bonheur devenu à la fois norme existentielle et sociale et produit marketing.

Dans leur livre édifiant et salutaire *, E. Illouz et E. Cabanas étudient minutieusement les tenants et aboutissants du succès de cette discipline et de son commerce. Ils en critiquent les présupposés méthodologiques et le réductionnisme scientifique (le bonheur serait un état simple, universel et objectivement quantifiable; mais peut-on réifier l’intériorité et faire fi des structures profondes de l’inconscient ou des circonstances?) Ils en rappellent les résultats plus que médiocres et contestés.

En finir avec la critique sociale

Et ils mettent à nu son idéologie. Car curieusement, ce bonheur rejoint point par point le culte néolibéral de l’individu performant. Le self-up de cette pseudoscience et le self-branding relèvent du même mantra de la responsabilité individuelle: chacun est convié à exploiter et maximiser son propre capital (de bonheur ou autre). Une simple affaire méritocratique de self-made-man.

Si l’on échoue, on ne pourra s’en prendre qu’à soi-même. Le désespéré, comme le chômeur, n’ont que ce qu’ils méritent. Honte aux incapables. Et puisque le bonheur ne relève que du seul effort individuel, cette quête narcissique anesthésie toute remise en cause des situations socio-économiques régressives. Et rend acceptable l’abandon des politiques publiques. Il y a ceux qui réussissent… et les autres.

Mais, non, on ne pourra jamais évacuer le tragique de l’existence. Ce bonheur est une utopie et un fantasme dangereux: le chercher, c’est obéir à de puissants intérêts d’organisations et d’institutions ayant besoin de travailleurs et de citoyens obéissants et contents de leur sort: "l’obéissance prend la forme de la maximisation du moi" sans parler de la surveillance de masse que les applis rendent désormais possibles.

Bref, méfions-nous de ceux qui croient connaître scientifiquement ce qu’est et comment atteindre le bonheur; car ils ne se contentent pas de le décrire, ils le façonnent et le prescrivent.

E. B.

* Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, par Eva Illouz et Edgar Cabanas, Premier Parallèle, Paris, 2018, 260 pages, 21 €.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés