Le bitcoin avant des crypto-monnaies d'Etat

Professeur à l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie royale de Belgique. ©Frank Toussaint

Et si, derrière la révolution du bitcoin se cachait une gigantesque mutation comparable à l’introduction de la monnaie papier? Une vraie révolution? Celle de la monnaie?

Je ne reviendrai pas sur mon intuition que le bitcoin constitue une hystérie collective associée à une bulle financière. Mais ce n’est pas le plus important. Une quasi-monnaie est créée. Dotée de pouvoirs transactionnels et de thésaurisation, ce n’est donc pas, à proprement parler une monnaie complète, mais une classe d’actifs qui peut être utilisée à des motifs de transactions et de thésaurisation.

Les Etats considèrent le bitcoin avec scepticisme mais sans oppression : cette crypto-monnaie, par essence décentralisée, leur échappe. Ils pourraient en bannir le négoce, mais ce serait très complexe, voire vain, puisque le bitcoin est consubstantiel à la sécurisation de transactions basées sur une technologie dont les avancées technologiques sont incontestables. Bien sûr, la crypto-monnaie dans son essence première est un instrument qui se veut être indépendante d'une entité et a fortiori d'une institution, étant sécurisée et contrôlée par une "communauté". La blockchain n'est qu'un simple mécanisme qui permet ce contrôle communautaire. Ceci étant, les Etats ne tolèrent jamais qu’une monnaie concurrence celle qu’ils émettent car c’est dans cette dernière qu’ils lèvent l’impôt et s’endettent. C’est incidemment la raison pour laquelle les Etats décrètent qu’une monnaie a "cours légal".

Les Etats considèrent le bitcoin avec scepticisme mais sans oppression : cette crypto-monnaie, par essence décentralisée, leur échappe.
Bruno Colmant

J’ai l’intuition d’un scénario qui paraîtra stupéfiant : imaginons que les Etats lancent leur crypto-monnaie (en diluant le bitcoin dans des agrégats monétaires plus importants) en imposant les travaux informatiques qui sécurisent toute transaction. Dans ce scénario, la monnaie serait traçable et emporterait son historique de transactions. Elle ne serait plus spontanée puisqu’elle ne serait pas créée par le multiplicateur bancaire mais par un stock de monnaie sous le contrôle ultime des Etats. Ces derniers pourraient inflater ou déflater le stock monétaire à leur discrétion mais surtout piser toute transaction humaine. La monnaie redeviendrait un bien totalement public. Et les banques traditionnelles disparaîtraient puisqu’elles ne seraient plus nécessaires pour susciter un flux monétaire. En effet, la monnaie est à la fois un flux, créé par le multiplicateur bancaire, c’est-çà-dire la séquence des dépôts et emprunts, et un stock, créé par les banques centrales. Si un Etat créait une crypto-monnaie, seul le stock de monnaie prévaudrait.

Si un Etat créait une crypto-monnaie, seul le stock de monnaie prévaudrait.
Bruno Colmant

Cela conduirait, sous une forme extrême, à une idée que l'économiste américain Irving Fisher (1867-1947) avait imaginée dans les années trente sous la symbolique du "plan de Chicago". Selon ce plan, qui relève de l’alchimie monétaire, tous les dépôts bancaires seraient inscrits au bilan de la banque centrale, à charge, pour cette dernière, de prêter ces dépôts aux banques privées. Ces dernières ne pourraient donc pas prêter plus que les dépôts reçus, ce qui s'assimilerait à une étatisation bancaire. Ce plan séparerait la fonction monétaire des banques de leur fonction de crédit. Ce serait un retour illusoire à ce que Keynes appelait une "économie de Robinson Crusoé". Selon Irving Fisher, les avantages théoriques d’un "plan de Chicago" seraient un meilleur contrôle des phases de crédit et une baisse du crédit privé, un renforcement de la stabilité financière par l'évitement des bank runs et autres paniques, une annulation des dettes publiques détenues par les banques commerciales en contrepartie de leur dette vis-à-vis de la banque centrale et un contrôle étatique de l'inflation. Et pour ceux que les études académiques rassurent, le FMI a consacré une étude au "plan de Chicago" en 2012…sans y trouver de vices conceptuels.

Nous manipulons une monnaie qui n’est plus garantie que par la confiance collective qu’on veut bien lui attribuer.
Bruno Colmant

L’idée d’une crypto-monnaie étatique dans un "plan de Chicago" est-elle divagante ? Peut-être pas. Serait-ce un scénario orwellien? A n’en pas douter. Est-ce plausible? Pourquoi pas? Lorsque John Law (1671-1729), l’inventeur de la monnaie papier, que Karl Marx qualifia plus tard de prophète et d’escroc, imagina de remplacer la valeur de la monnaie par sa représentation, nombreux furent les sceptiques. Et pourtant, aujourd’hui, dans un phénomène d’hallucination collective savamment entretenue par les Etats, nous manipulons une monnaie qui n’est plus garantie que par la confiance collective qu’on veut bien lui attribuer. Tout se passe donc comme si la monnaie était garantie par flux d’unités "psychiques" de confiance individuelle qui, assemblées collectivement, assurent sa pérennité. La question est alors de savoir en quoi la confiance doit se placer. C’est à ce niveau que le raisonnement tourne court : il faut que la monnaie soit garantie par la confiance en … les institutions qui émettent la monnaie.  Les crypto-monnaies étatiques pourraient donc ne pas être loin…

Les Etats considèrent le bitcoin avec scepticisme mais sans oppression: cette crypto-monnaie, par essence décentralisée, leur échappe. ©BELGAIMAGE

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