carte blanche

Le bitcoin avant des crypto-monnaies d'Etat?

Les cryptomonnaies étatiques, de nature coercitive voire totalitaire, pourraient ne pas être loin.

©doc

Par Bruno Colmant
Degroof Petercam
Membre de l'Académie Royale de Belgique

L’extrême volatilité du cours du bitcoin confirme que sa valorisation relève probablement d’une hystérie collective associée à une bulle financière. Mais ce n’est pas le plus important. Une quasi-monnaie est créée. Ce n’est pas, à proprement parler, une monnaie complète, mais une classe d’actifs monétaire qui peut être utilisée à des motifs de transactions et de thésaurisation. L’argument de l’utilisation des bitcoins pour des activités frauduleuses n’est incidemment pas de nature à disqualifier la nature quasi-monétaire de cette réalité.

Les États ne tolèrent jamais très longtemps une monnaie concurrente à celle qu’ils émettent, car c’est dans cette dernière qu’ils lèvent l’impôt et s’endettent. C’est la raison pour laquelle les États décrètent qu’une monnaie a "cours légal", c’est-à-dire que personne ne peut, sur un territoire donné, refuser de la recevoir en règlement d’une transaction libellée dans la même monnaie. Ceci étant, les États considèrent le bitcoin avec scepticisme mais sans oppression: cette cryptomonnaie, par essence décentralisée, leur échappe. C’est un instrument qui se veut être indépendant d’une entité politique et a fortiori d’une institution d’émission, étant sécurisée et contrôlée par une "communauté". La blockchain est un mécanisme qui permet ce contrôle collectif.

Certes, les États pourraient en bannir le négoce, mais ce serait très complexe, voire vain, puisque le bitcoin est consubstantiel à la sécurisation de transactions basées sur une technologie dont les avancées technologiques sont incontestables. De surcroît, le bitcoin aurait pu rester un système étanche aux autres monnaies, se limitant à permettre des transactions entre les individus associés au système, mais c’est dérisoire puisque dès qu’un bien ou un service, acquis avec des monnaies traditionnelles, peut être négocié contre des bitcoins, l’écosystème de la cryptomonnaie n’est plus hermétique.

Scénario stupéfiant

J’ai l’intuition d’un scénario qui paraîtra stupéfiant : imaginons que certains Etats lancent leur cryptomonnaie en imposant les travaux informatiques qui sécurisent toute transaction.

J’ai l’intuition d’un scénario qui paraîtra stupéfiant (et qui devrait être réfuté): imaginons que certains États lancent leur cryptomonnaie (en diluant le bitcoin dans des agrégats monétaires plus importants) en imposant les travaux informatiques qui sécurisent toute transaction. Dans ce scénario, la monnaie serait traçable et emporterait son historique de transactions. Elle perdrait son "droit d’oubli". Elle ne serait plus spontanée puisqu’elle ne serait pas créée par le multiplicateur bancaire (c’est-à-dire la reproduction de la monnaie qui est suscitée par le flux des dépôts et emprunts bancaires) mais par un stock de monnaie sous le contrôle ultime des États. Ces derniers pourraient inflater ou déflater le stock monétaire (c’est-à-dire augmenter ou diminuer le nombre de cryptomonnaies émises) à leur discrétion mais surtout pister toute transaction monétaire.

La monnaie redeviendrait un bien totalement public. Les banques traditionnelles de détail verraient leur utilité décroître puisqu’elles ne seraient plus nécessaires pour susciter le flux monétaire. Si un Etat créait une cryptomonnaie, seul le stock de monnaie prévaudrait. Ce serait un scénario proche de l’ancien système monétaire de l’URRS.

Cela conduirait, sous une forme extrême, à une idée que l’économiste américain Irving Fisher (1867-1947) avait imaginée dans les années trente sous la symbolique du "plan de Chicago". Selon ce plan, qui relève de l’alchimie monétaire, tous les dépôts bancaires seraient inscrits au bilan de la banque centrale, à charge pour cette dernière, de prêter ces dépôts aux banques privées. Ces dernières ne pourraient donc pas prêter plus que les dépôts reçus, ce qui s’assimilerait à une étatisation bancaire.

Ce plan séparerait la fonction monétaire des banques de leur fonction de crédit. Ce serait un retour illusoire à ce que Keynes (1883-1946) appelait une "économie de Robinson Crusoé". Selon Irving Fisher, les avantages théoriques d’un "plan de Chicago" seraient un meilleur contrôle des phases de crédit et une baisse du crédit privé, un renforcement de la stabilité financière par l’évitement des bank runs et autres paniques, une annulation des dettes publiques détenues par les banques commerciales en contrepartie de leur dette vis-à-vis de la banque centrale et un contrôle étatique de l’inflation. Pour ceux que les études académiques rassurent, le FMI a consacré une étude au "plan de Chicago" en 2012 sans y trouver de vices conceptuels.

©Photo News

L’idée d’une cryptomonnaie étatique dans un "plan de Chicago" est-elle divagante? Peut-être pas. Serait-ce un scénario orwellien? A n’en pas douter. Est-ce plausible? Pourquoi pas, même si je ne l’espère pas.

Hallucination collective

Lorsque John Law (1671-1729), l’inventeur de la monnaie papier, que Karl Marx qualifia plus tard de prophète et d’escroc, imagina de remplacer la valeur de la monnaie par sa représentation, nombreux furent les sceptiques. Et pourtant, aujourd’hui, dans un phénomène d’hallucination collective savamment entretenue par les États, nous manipulons une monnaie qui n’est plus garantie que par la confiance collective qu’on veut bien lui attribuer.

Tout se passe donc comme si la monnaie était garantie par des unités "psychiques" de confiance individuelle qui, assemblées collectivement, assurent sa pérennité. La question est alors de savoir en quoi la confiance doit se placer. C’est à ce niveau que le raisonnement tourne court: il faut que la monnaie soit garantie par la confiance en les institutions qui l’émettent. Les cryptomonnaies étatiques, de nature coercitive voire totalitaire, pourraient donc ne pas être loin.

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