Le Brexit, énième drame utile pour l'Europe

Ce n’est certainement pas la première fois que l’Europe a besoin d’un drame pour comprendre. ©AFP

Le feuilleton du Brexit n’arrête pas de surprendre. Trois ans plus tard, le suspense reste entier. Et l'UE peut en tirer des leçons.

Par Federico Santopinto
Analyste EU Unit, Groupe de recherche et information sur la paix et la sécurité

Le premier épisode Brexit, daté du 23 juin 2016, tournait autour d’une question apparemment simple posée aux électeurs Britanniques: le Royaume-Uni doit-il rester membre de l’Union européenne (UE) ou doit-il la quitter? Trois ans plus tard, malgré les multiples coups de théâtre et rebondissements, le suspense reste entier. On ne connaît toujours pas la réponse.

Le Brexit a prouvé qu’il présente également des avantages.
Federico Santopinto

Si, à Londres, les Britanniques sont toujours occupés à définir ce qu’ils veulent, à Bruxelles, après tant de vicissitudes et d’amertume, les Européens feraient bien de se demander, eux aussi, ce qui est souhaitable de leur point de vue. La question est désormais inévitable: l’annulation du Brexit serait-elle toujours une bonne nouvelle pour l’Union? Peut-on faire marche arrière comme si de rien n’était?

Pourparlers tendus et dramatiques

Tout au long de ces trois années de négociations, Michel Barnier n’a cessé de répéter que le Brexit est une opération perdant-perdant, aussi bien pour l’Union que pour le Royaume-Uni. On serait donc tenté de répondre par un "oui" aux deux interrogations posées. Le négociateur en chef de l’UE, cependant, ne pourrait dire autre chose tant son rôle est délicat. Les pourparlers qu’il mène avec les Britanniques sont tendus et dramatiques. Dans ce contexte difficile, il se doit de rester sobre, flegmatique et surtout diplomatique: une parole de trop, un mot compris de travers, un sourire mal interprété et la situation pourrait se détériorer encore plus.

Depuis que les négociations sur le divorce ont commencé, les mouvements europhobes du Vieux Continent se sont faits plus discrets.
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Barnier a donc raison de montrer toute sa tristesse lorsqu’il négocie avec ses homologues britanniques. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’un retour à la situation antérieure soit forcément la meilleure solution. Car le Brexit a prouvé qu’il présente également des avantages. Trois exemples peuvent illustrer ce propos.

Trois avantages

Premièrement, depuis que les Britanniques ont décidé de quitter l’Union, celle-ci a fait des progrès significatifs dans le domaine de la défense. De nouvelles initiatives et, surtout, des budgets inédits ont été dégagés pour renforcer l’intégration dans ce secteur considéré pourtant comme le pré carré des États nations. Certes, l’élection de Donald Trump a également contribué à cette tendance. Toutefois, le Brexit a, lui aussi, poussé les chefs d’État et de gouvernement à ouvrir les yeux sur la nécessité de relancer la défense européenne. Et, par la même occasion, il a ôté à Londres son droit de veto dans ce domaine.

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Deuxièmement, les gouvernements de l’UE n’ont jamais été aussi unis que dans le cadre des négociations avec le Royaume-Uni. Cela ne veut pas dire qu’ils sont toujours d’accord, loin de là. Mais dans leurs prises de position, les leaders européens ont veillé, jusqu’à présent, à ne pas compromettre leur unité, comme si celle-ci était devenue prioritaire sur toute autre considération; une attitude qui n’est pas sans rappeler l’époque où François Mitterrand et Helmut Kohl siégeaient au Conseil européen. Bien entendu, ce n’est que dans le contexte du Brexit que les leaders européens font autant de manières. Ils ne manqueront pas de s’entre-déchirer à la prochaine occasion venue, mais ils auront au moins fait preuve de cohésion face au défi existentiel que Londres a posé à l’Union.

Le Brexit a ouvert les yeux des Européens sur ce qu’ils avaient à perdre.
Federico Santopinto

Le troisième constat, de loin le plus étonnant, concerne justement la pérennité de l’Union. Celle-ci a certes été initialement mise en cause par le Brexit. Pourtant, elle semble aujourd’hui assurée plus que jamais. Depuis que les négociations sur le divorce ont commencé, en effet, les mouvements europhobes du Vieux Continent se sont faits soudainement plus discrets. Désormais, Matteo Salvini et Marine Le Pen, pour ne pas citer de noms, ne remettent plus en cause l’existence de l’Union, et n’envisagent plus de "sortir de l’Euro". Ils sont même en train d’européaniser leurs actions respectives en créant une sorte… d’"internationale des nationalistes"…

Redécouvrir le sens et la valeur

En attendant de voir ce que l’européanisation des europhobes pourrait bien produire, une question vient inévitablement à l’esprit: qu’a donc déclenché le Brexit pour susciter autant d’entourloupes et de bizarreries? Il a tout simplement ouvert les yeux des Européens sur ce qu’ils avaient à perdre. Vu sous cet angle, le départ du Royaume-Uni est incontestablement ce drame existentiel qui a permis à l’Europe de redécouvrir le sens et la valeur de son processus d’intégration. On pourrait presque dire, toutes proportions gardées, que le Brexit est la guerre de sécession dont l’UE avait besoin pour se retrouver, se consolider et se renforcer.

Les négociations entre Londres et Bruxelles ont permis de rappeler des faits qui ont été oubliés ou même ignorés.
Federico Santopinto

Les négociations entre Londres et Bruxelles ont en outre permis de rappeler des faits qui ont été oubliés ou même ignorés. Sans remonter jusqu’à la deuxième Guerre mondiale, qui se rappelait, d’un côté comme de l’autre de la Manche, que le processus de paix nord-irlandais doit son succès à la construction européenne? Ou que les tensions entre Londres et Madrid au sujet de Gibraltar pourraient s’accentuer en dehors de l’UE? Combien d’entre nous désormais se demandent quel sera le poids du Royaume-Uni sans l’UE, lorsque ce pays devra faire face aux ambiguïtés stratégiques des Etats-Unis ou à l’impérialisme commercial de la Chine?

Ce n’est certainement pas la première fois que l’Europe a besoin d’un drame pour comprendre. Or, le Brexit est un mal nécessaire tant pour les Européens que pour les Britanniques. Il est nécessaire pour les Européens, afin qu’ils ne jettent pas aux orties ce qu’ils ont de plus précieux, et il est nécessaire pour les Britanniques, afin qu’ils ouvrent les yeux et se décident un jour à adhérer pour de vrai à l’Union européenne. Mais avant cela, encore faut-il que le divorce soit consommé.

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