interview

"Le capitalisme est plus une solution qu'un problème"

Dans son dernier livre, Anton Brender, chef économiste chez Candriam, fait un double constat: d’une part, le capitalisme ne se régule pas de lui-même; d’autre part, cette régulation a précisément été jusqu’ici assurée par nos social-démocraties, qui ont rendu possible un progrès social. Or, ce progrès social semble désormais en panne ou en régression au sein de nos sociétés. Comment revitaliser ce projet?

Assiste-t-on aujourd'hui à la mort de l'État Providence?

L'État providence est un concept un peu trompeur. Il donne l’impression que l’État est une source de bienfaits providentiels. En réalité, cela n’a jamais été le cas. L’État a certes joué un rôle important de promoteur d’une société plus solidaire, en redistribuant les revenus, en même temps qu’il favorisait une accumulation de capital social. Mais ce qu’il a redistribué, était produit par le capitalisme. Quant au capital social, ce qui fait que dans nos sociétés les vies individuelles ont un prix (la santé, la justice, la sécurité, l’éducation, etc.), nous avons pu l’accumuler parce que le capitalisme a été suffisamment efficace pour permettre à nos professeurs ou à nos policiers de consommer comme les autres alors qu’ils ne participent pas directement à la production des biens nécessaires à leur consommation. D’ailleurs, ce capital social est, dans une large mesure, une caractéristique propre aux seules sociétés développées.

Vous écrivez: "Le capitalisme n’est pas plus responsable de la panne actuelle du progrès social qu’il ne l’a été hier des progrès accomplis." La responsabilité est donc entièrement politique?

Oui. Le capitalisme est une force capable de générer de la productivité, de l’efficacité. Cette force, nos sociétés ont réussi à la mettre au service de la production de biens et de services qui ont rendu la vie du plus grand nombre plus confortable et plus agréable. Si le capitalisme a été dans cette direction toutefois c’est parce que  nos sociétés l’y ont poussé. Laissé à lui-même il n’aurait jamais été aussi loin dans cette voie. Depuis une quarantaine d’années, cette pression s’est sérieusement relâchée.

La solidarité entre les différentes activités industrielles d’un pays a disparu. Il en va largement de même à l’intérieur des entreprises.
Anton Brender
Chef économiste chez Candriam

La crise des solidarités n’est-elle pas également un facteur qui explique cette panne du progrès social? 

Beaucoup des solidarités qui existaient au sein de chaque société ont sauté les unes après les autres. Aujourd’hui, la globalisation des chaînes de production permet de faire fabriquer chacun de ces composants là où c’est le moins cher. La solidarité entre les différentes activités industrielles d’un pays a disparu. Il en va largement de même à l’intérieur des entreprises. Elles achètent, le moins cher possible, les services – nettoyage, gardiennage, comptabilité… – dont elles ont besoin. Le résultat, c’est l’érosion des classes moyennes et de ceux qui les représentaient, d’où une aggravation des inégalités face à laquelle on n’a pas réagi avec beaucoup de vigueur. 

Mais le capitalisme n’a-t-il pas changé lui aussi, n’est-il pas beaucoup plus agressif?

On a juste oublié l’essentiel: ce n’est pas la concurrence qui fait progresser, ce sont les efforts que l’on fait pour s’y adapter.

Oui, on a levé beaucoup des contraintes auxquelles il était soumis sans en mesurer les conséquences. Pendant très longtemps, les capitaux circulaient peu entre les pays et les capitalismes sont longtemps restés très nationaux, pour cette raison notamment. À partir de la fin des années 70, on a libéralisé les mouvements de capitaux. En acquérant la possibilité de déplacer ses implantations, le capitalisme a dès lors a mis les sociétés en concurrence. Beaucoup s’en sont félicités.

On a juste oublié l’essentiel: ce n’est pas la concurrence qui fait progresser, ce sont les efforts que l’on fait pour s’y adapter. Faute d’avoir mis en œuvre des politiques destinées à améliorer la qualité de ce que les entreprises trouvent chez elles (une main d’oeuvre disposant des qualification recherchées, un environnement favorable à leur activité…), nos sociétés se sont souvent contentées de baisser leurs taux d’impositions et de rendre leurs marchés du travail plus flexibles. Plutôt que d’augmenter la qualité de ce qu’elles offraient, elles en ont baissé le prix!

La Chine, par exemple, a profondément déstabilisé nos économies…

Dans la Chine du milieu des années 1980 (comme dans la Corée du Sud de la fin des années 1950), le prix du travail - reflet du prix des vies humaines - était dérisoire. La Chine s’en est servi pour attirer méthodiquement chez elle un certain nombre d’industries occidentales, en commençant par celle du vêtement où l’avantage donné par la faiblesse du prix du travail est décisif. Elle a pu ainsi, dans le cadre d’une stratégie orchestrée par l’État, construire un puissant appareil industriel qui a effectivement déstabilisé ailleurs beaucoup de positions que l’on pensait acquises.

Face à cette irruption de la Chine dans l’économie mondiale, la réaction des pays avancés est restée terriblement modeste. Alors qu’il aurait fallu améliorer la qualité et la puissance de nos appareils de formation, on a assisté presque partout à une évolution inverse. Même les États-Unis qui avaient, au lendemain de la seconde guerre mondiale, la main d’œuvre la plus éduquée et la plus qualifiée de la planète, n’ont pas fourni dans ce domaine l’effort nécessaire. De même, alors que l’intensification des échanges internationaux appelait des efforts accrus de redistribution, ces efforts se sont au contraire relâchés. 

Derrière ce retour du protectionnisme commercial, il y a un problème que Trump a exprimé: la mondialisation économique n’a de sens que dans un monde apaisé.

Quelle est votre lecture du protectionnisme américain actuel? 

Il est récent et particulièrement brutal, mais il peut s’expliquer: des pans entiers de l’industrie américaine ont été détruits par les délocalisations, contribuant largement à l’érosion d’une partie de la classe moyenne. La baisse du poids de l’industrie dans le revenu national américain est essentiellement passée par une compression de la masse salariale. D’où ce déclassement d’une partie de la population qui explique, en partie au moins, l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Il y a plus toutefois. Derrière ce retour du protectionnisme commercial, il y a un problème que Trump a exprimé: la mondialisation économique n’a de sens que dans un monde apaisé. Or la Chine, à la différence du Japon ou de la Corée du Sud, n’est pas un allié des États-Unis. Dépendre de la Chine pour des matériels de communication et de traitement de l’information peut être source de vulnérabilités stratégiques.

La crise du coronavirus ne montre-t-elle pas que la Chine est plus fragile qu’on ne l’imaginait?

On imagine, à tort, que la Chine est une superpuissance: son niveau de développement est encore très loin de celui des pays occidentaux. Au niveau financier, elle reste clairement sous-développée. Alors qu’il s’y accumule une quantité considérable d’épargne, les canaux dont elle dispose pour l’allouer sont loin d’être efficaces: les grandes entreprises s’endettent facilement mais les petites ont du mal à emprunter. La Chine a choisi une stratégie particulière pour se développer rapidement: elle s’est appuyée sur l’industrie et l’exportation. Cette stratégie lui a permis de progresser à une vitesse qui n’avait jamais été égalée jusque-là. Mais elle partait de très loin! L’épisode du coronavirus semble montrer qu’en matière de santé, des faiblesses demeurent. Encore ne faudrait-il pas les exagérer: il n’y a pas beaucoup de pays où l’on est capable de construire deux hôpitaux en si peu de temps! Et la réaction tardive du pouvoir politique semble avoir également joué un rôle. 

Entre les États-Unis et la Chine, il y a une carte à jouer pour l'Europe?

Si l’Europe avait une vision homogène de ce qui est son intérêt stratégique elle pourrait avoir une carte à jouer. Le problème est que cette vision n’existe pas toujours… Comment gérer dès lors nos relations avec la Chine? On voit bien que l’affaire Huawei embarrasse tous les pays européens.

Ce qui est clair c'est que le Royaume-Uni a gagné une liberté d’action. Savoir à quoi elle lui servira l’est moins.

Cette vision homogène semble d'autant plus compliquée à construire suite au Brexit...

De son côté, l’Angleterre est en train de reprendre de l’autonomie en matière géopolitique et économique. Mais les Anglais se font sans doute des illusions. Ils n’ont pas autant d’atouts qu’ils le pensent. La Grande-Bretagne n’est pas une puissance technologique, pas plus qu'elle ne représente un énorme marché. Par ailleurs, si elle est une puissance financière, c’est parce qu’elle était le grand centre financier européen. Elle a, certes, aussi, un passé colonial qui pourrait être valorisé. Ce qui est clair c'est que le Royaume-Uni a gagné une liberté d’action. Savoir à quoi elle lui servira l’est moins. 

Cette liberté d’action, n’est-ce pas une force précisément?

L’Europe pourrait disposer d’un réel pouvoir de négociation. Le problème c’est qu’elle ne l’utilise guère. Elle dispose d’un grand marché et pèse d’un bon poids dans l’économie mondiale. Sur le plan géopolitique, elle est hélas moins présente. L’état du pouvoir politique dans les différents pays européens pose également question. On peut s’inquiéter aujourd’hui de la capacité de l’Europe à exprimer une volonté commune et définir des grandes directions.

Excepté le "Green Deal" peut-être…

©Serge Vandaele

Oui, ce qui nous ramène au progrès social et au capitalisme. Non seulement le progrès social est aujourd’hui en panne, mais les dégâts causés par la consommation de masse à l’environnement sont devenus manifestes. Ce coût sera porté par les générations futures, à l’égard desquelles nous sommes en train d'accumuler une dette. Il est difficile de s’en étonner: le capitalisme n’est pas une idéologie, mais une réalité. Sa logique ne prend en considération que les marchandises, c’est-à-dire ce qui a un prix. Or, l’environnement n’en a pas. La planète est une poubelle gratuite.

On a crû, il y a quelques décennies, qu’on allait buter sur l’épuisement des ressources naturelles. Or ces ressources, elles, ont un prix et quand ce prix est monté, le capitalisme s’est adapté. En matière d’environnement il faut pallier à l’aveuglement du capitalisme, par des lois bien sûr, mais aussi en donnant un prix à ce qui n’en a pas. Le capitalisme est une machine qui peut être formidablement efficace. Si vous lui montrez le chemin, il peut vous aider à avancer vite. Préserver l’environnement, n’est pas pour lui un chemin naturel. Mais faire avancer nos sociétés sur la voie du progrès social ne l’était pas non plus!

Le capitalisme peut nous aider à préserver l’environnement si nous l’y poussons.

Capitalisme et écologie ne sont pas donc pas incompatibles, selon vous?

Le capitalisme est plus une solution qu’un problème. Pourvu toutefois qu’on ne le laisse pas à lui-même, comme on le fait depuis plusieurs décennies. Le capitalisme peut nous aider à préserver l’environnement si nous l’y poussons. Si nous lui imposons les bonnes contraintes, il s’y adaptera, non par sens moral, mais parce que c’est son intérêt.

Capitalisme et progrès social, Ed. La Decouverte, Anton Brender, 128 p., 10 €


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