analyse

Le chant du cygne de la Big Tech

Aujourd’hui, 8,5% à peine des utilisateurs d’internet sont américains. 22% d’entre eux sont chinois et 13% sont indiens. C’est dans ces pays que se situe également le plus important potentiel. ©Bloomberg

La mondialisation a dans un premier temps boosté les bénéfices des entreprises internationales et de la Big Tech. Avec la dé-mondialisation, l’heure du règne des petites capitalisations a-t-elle sonné ?

Question: quelles entreprises sont américaines et affichent une valeur équivalente à deux fois le PIB de tous les pays africains réunis? Réponse: Microsoft, Apple, Amazon et Alphabet. La maison mère de Google est la dernière de la liste à avoir franchi le cap de 1.000 milliards de dollars de capitalisation boursière. Il semblerait bien que certains arbres puissent monter jusqu’au ciel…

Koen De Leus

Économiste en chef chez BNP Paribas Fortis

Ces valorisations record sont atteintes quelques années après le pic de la mondialisation. Cette situation – combinée aux avantages de l’effet d’échelle offerts par l’ère digitale – a permis à ces entreprises d’atteindre des tailles gigantesques.

Se fiant à la promesse d’une plus grande facilité d’utilisation et de plus d’égalité et de démocratie, les pays ont déroulé le tapis rouge pour ces mastodontes et leurs produits. Et puis il est vrai que beaucoup de ces produits sont effectivement synonymes de gains d’efficacité pour de nombreux consommateurs. Cerise sur le gâteau, la plupart de ces produits et services sont gratuits…

Règles renforcées

C’est du moins ce que l’on croit. Car en échange, nous transmettons nos données personnelles qui seront ensuite revendues aux annonceurs. Ces données ne sont pas uniquement utilisées pour prédire notre comportement, mais aussi pour l’influencer et le modifier.

Shoshana Zuboff, professeur émérite de l’Université de Harvard y voit d’ailleurs clairement un danger pour la démocratie dans son ouvrage "The Age of Surveillance Capitalism". Et il n’hésite pas à pointer un doigt accusateur vers ces Big Techs. De fait, les scandales liés au non-respect de la vie privée sont devenus légion.

©EPA

Les pouvoirs publics ne restent toutefois pas les bras croisés. Facebook, le géant des réseaux sociaux, avec une capitalisation boursière de "seulement" 630 milliards de dollars, s’est vu infliger une amende de 2 millions d’euros en Allemagne parce que l’entreprise ne communiquait pas suffisamment à propos du nombre de plaintes contre des contenus illégaux sur sa plate-forme.

Et ce n’est qu’un début. Au Congrès américain, on discute d’une nouvelle législation appelée "Online Privacy" pour limiter la liberté de mouvement des géants technologiques, améliorer les droits des utilisateurs et augmenter la responsabilité des entreprises plates-formes. Une nouvelle agence doit en principe veiller à la protection du respect de la vie privée et lutter contre les abus.

Le tapis rouge est remballé

La croissance rapide de ces géants technologiques dans leur secteur actuel n’est pas près de se reproduire dans d’autres secteurs.
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La croissance rapide de ces géants technologiques dans leur secteur actuel n’est pas près de se reproduire dans d’autres secteurs. Le tapis rouge est remballé.

Inquiets face à la croissance continue de leur position monopolistique, les gouvernements examinent aujourd’hui avec suspicion chaque nouvelle aventure de la Big Tech. La débâcle du projet de devise virtuelle Libra par exemple montre que Facebook a clairement sous-estimé la résistance des autorités de contrôle.

On le sait, la mondialisation permet aux entreprises de payer leurs impôts dans les pays les plus fiscalement avantageux. Non seulement les sociétés technologiques ne s’en privent pas, mais leur modèle opérationnel s’y prête parfaitement.

9,5%
Impôt
En 2018, les entreprises digitales ont payé en moyenne un impôt de 9,5% en Europe contre 23,2% pour les entreprises traditionnelles.

Dans de nombreux pays, elles engrangent des revenus substantiels sans la moindre présence physique. En 2018, les entreprises digitales ont payé en moyenne un impôt de 9,5% en Europe contre 23,2% pour les entreprises traditionnelles, a indiqué la Commission Européenne.

Cette année, la France a introduit une taxe de 3% sur les services numériques dans une tentative de mettre fin à cette concurrence déloyale. La menace des Etats-Unis – devinez! – d’imposer des taxes d’importation sur les produits français, a finalement poussé la France à reporter temporairement la perception effective de cette taxe. D’ici la fin de cette année, l’OCDE aura l’occasion de trouver une solution globale. La mission n’est pas simple, mais la volonté de nombreux pays est claire. Chaque année, 650 milliards de dollars de taxes leur passent sous le nez.

"Slowbalisation"

Depuis la Seconde Guerre mondiale, la tendance à la mondialisation – soutenue par la Pax Americana – a favorisé la libre circulation des biens, des capitaux et des personnes dans le monde. Mais un changement de tendance s’est amorcé au cours des dix dernières années.

©AFP

Cette "slowbalisation" constitue une menace majeure pour la Big Tech. Le cadre légal et diplomatique des échanges commerciaux et des flux d’investissement devient plus régional au détriment de l’international. Internet menace de devenir le champ de bataille du protectionnisme et du populisme. Et en plus des frontières physiques et des tarifs douaniers, des barrières digitales se mettent en place, avec comme conséquence une érosion de leur modèle d’exploitation basé sur la mondialisation.

Internet est généralement vu à travers le filtre américain, ce qui n’est pas étonnant compte tenu de son histoire et de la domination des entreprises américaines. Mais aujourd’hui, 8,5% à peine des utilisateurs d’internet – soit 290 millions de personnes – sont américains. 22% d’entre eux sont chinois et 13% sont indiens.

C’est dans ces pays que se situe également le plus important potentiel, et l’Asie n’échappera pas à ce mouvement d’aspiration. Les Américains pourraient même ne plus être les bienvenus.

Si la polarisation – encouragée par le président américain actuel – se poursuit, le flux de data et l’e-commerce pourraient ralentir. Les entreprises collectant les données pour les revendre sous l’une ou l’autre forme et en tirer des revenus seront affectées. La mondialisation a dans un premier temps boosté les bénéfices des entreprises internationales et de la Big Tech.

Avec la dé-mondialisation, l’heure du règne des petites capitalisations a-t-elle sonné? L’histoire est là pour le prouver. Depuis 2010, les plus grandes actions technologiques ont vu leur valeur multipliée par dix. Depuis 1960, chaque décennie a été dominée par un thème qui a emballé l’imagination des investisseurs. La période glorieuse des Nifty Fifty (50 grandes capitalisations américaines populaires) a été suivie par l’or dans les années 1970. Ensuite, ce fut au tour du Nikkei 225, suivi par les actions internet et le pétrole. Chaque fois, ces "hypes" ont été suivies par des baisses dramatiques. Cette fois, les choses ne seront pas différentes. Aucun arbre ne monte jusqu’au ciel.

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