Le climat mérite mieux que des à-peu-près monétaires

Aussi longtemps que la problématique climatique restera prisonnière de plaidoyers politiques en tout genre, les erreurs et approximations se multiplieront et in fine, les solutions proposées diviseront plus qu’elles ne rassembleront. ©REUTERS

L’argumentation considérant que " si on consacrait au climat la moitié de ce qu’on prête aux banques tous les mois, on pourrait gagner la bataille " est une imposture.

©Wim Kempenaers

Philippe Ledent
Expert Economist ING Belgique
Chargé de cours invité à l'UCLouvain et l'UNamur

"La bonne nouvelle, c’est qu’on a une solution" pouvait-on lire dans le dossier "spécial climat" publié dans l’Echo du 9 février dernier. Cette phrase, de l’économiste P. Larroutourou, faisait écho à l’énorme facture attendue de la transition écologique, estimée à 1.100 milliards d’euros à l’échelle européenne.

Prétendre avoir une solution au financement d’un tel montant attire forcément l’attention: mais la solution en question est-elle vraiment innovante? Pas vraiment. Elle se résume finalement à un mécanisme connu dont il ne faut pas sous-estimer les risques, le tout emballé dans un plaidoyer comportant, au passage, des erreurs en matière de politique monétaire.

Erreurs et omissions

Lorsqu’un économiste émet des contre-vérités sur le plan monétaire, cela mérite quelques rectifications. Ainsi, on peut lire dans l’interview de M. Larroutourou que "la BCE a créé 2.600 milliards d’euros. Chaque mois, elle doit décider comment elle affecte 80 milliards." Le premier chiffre est correct (ouf…): la BCE a acheté entre 2015 et fin 2018, 2.600 milliards d’actifs dans les marchés dans le cadre de son programme d’assouplissement quantitatif. La suite du propos est au contraire très approximative: en effet, le programme d’achat a pris fin en décembre 2018 et les montants achetés mensuellement ne sont plus de 80 milliards d’euros depuis avril 2017…

Toute personne connaissant cette matière a, me semble-t-il, eu le temps de s’en rendre compte. La seule chose que fait encore la BCE est de réinvestir les obligations qui viennent à échéance (quelque 12 milliards d’euros en février par exemple) afin de maintenir stable la taille de son bilan.

Siège de la BCE à Francfort. ©Photo News

Enfin, il est faux d’avancer que la BCE se demande comment allouer les montants du programme d’achats. Celui-ci est au contraire clairement documenté et réparti entre des obligations d’état, des obligations d’entreprises et d’autres actifs. Jamais la BCE ne s’est comportée comme une banque centrale omnipotente, décidant de manière discrétionnaire quel secteur aurait ses faveurs.

La suite devient surréaliste: "Est-ce qu’on continue à les prêter aux banques, en sachant que 89% de cet argent va à la spéculation?". M. Larroutourou confond probablement les interventions d’état dans les banques au cours de la crise financière, qui n’ont rien à voir avec la BCE, les opérations classiques de refinancement des banques qui constituent la base de la politique monétaire dans la zone euro et l’assouplissement quantitatif dont il est question ici. Ce dernier n’est pas un prêt aux banques, mais des achats d’actifs sur les marchés (c’est très différent!). Le seul but du programme était de faire baisser l’ensemble de la courbe des taux en créant un excès de liquidités dans l’économie, ce dont les États de la zone euro ont clairement profité. L’excès de cash revient quant à lui dans son immense majorité à la BCE sous forme de dépôts. Une simple lecture du bilan de la BCE le confirme. Comment alors considérer que 89% (!) de la création monétaire sert la spéculation? Cette interprétation n’a pas de sens et trahit l’objectif poursuivi par la BCE.

Des dettes, encore des dettes

En bref, l’argumentation considérant que "si on consacrait au climat la moitié de ce qu’on prête aux banques tous les mois, on pourrait gagner la bataille" est une imposture. Ceci étant, la question du financement de la transition écologique reste pertinente. Alors, une fois retirée l’interprétation erronée de la politique monétaire, que reste-t-il du mécanisme de financement proposé? En fait, il reste un classique mécanisme de création de dettes, qui augmenterait les dettes déjà existantes. Et puisqu’il ne sera pas possible de les rembourser (sur ce point, tout le monde s’accorde), s’y ajoute l’idée d’un financement monétaire d’une partie de ces dettes.

Inutile de se voiler la face, c’est du financement monétaire dont il s’agit, et cela n’a rien de nouveau.

Ce mécanisme s’apparenterait donc à "l’hélicoptère monétaire": à la différence de l’assouplissement quantitatif, où les actifs achetés doivent être remboursés par les créanciers à l’échéance, la banque centrale émet dans ce cas de la monnaie pour en faire don aux ménages, aux entreprises, ou aux États. Pour la bonne forme, on inscrit une dette perpétuelle au bilan de la banque centrale, mais pas essence, elle n’aurait pas pour vocation d’être remboursée. Inutile de se voiler la face, c’est du financement monétaire dont il s’agit, et cela n’a rien de nouveau.

Où est le risque?

©EPA

Cela paraît miraculeux, mais théoriquement, la création monétaire peut effectivement relancer l’activité économique, a fortiori ciblée sur la transition écologique. Où est le risque me direz-vous? Un financement monétaire de la dette pourrait provoquer, à long terme, de l’inflation. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les statuts de la BCE ne le permettent pas à ce jour.

En imaginant que l’on puisse dépasser cet obstacle juridique, la facture (puisqu’il y en a toujours une) serait alors payée, à l’avenir, par ceux dont les revenus ne sont pas indexés sur les prix. Le pire scénario serait que l’utilisation d’un tel subterfuge monétaire devienne une habitude, car dans ce cas, cela mène tout droit vers une perte de confiance dans la monnaie. C’est donc bel et bien risqué (ce qu’on oublie souvent de signaler), mais peut-être que l’enjeu climatique et environnemental en vaut la chandelle. Cela mériterait au moins un débat.

Par contre, aussi longtemps que la problématique climatique restera prisonnière de plaidoyers politiques en tout genre, les erreurs et approximations se multiplieront et in fine, les solutions proposées diviseront plus qu’elles ne rassembleront. Le climat mérite mieux que cela.

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