Le combat d'une Italienne en Amazonie

La déforestation peut résulter en de sévères carences en eau et en nourriture. ©Vincent Mentzel NRC, © Vincent M

Expatriée au milieu de l’Amazonie depuis plus de 20 ans, l’histoire de Manu ouvre de nouvelles perspectives sur les défis et les solutions pour la survie de la forêt qui, selon elle, dépend avant tout de ses habitants.

Maroussia Klep
Productrice, réalisatrice et journaliste chez Impact Storytelling
Membre du Groupe du Vendredi

En 2000, la jeune biologiste Italienne Emanuela Evangelista dite Manu, s’envole pour la forêt amazonienne dans le cadre d’une recherche sur les loutres géantes. Mais l’animal en voie d’extinction n’est très vite plus le seul à attirer son attention. Voyant l’opportunité de contribuer à la conservation urgente de la région, la scientifique fait plusieurs fois l’aller-retour entre l’Europe et le Brésil avant de s’installer définitivement au sein de la petite communauté Xixuaú, à 32 heures en bateau de Manaus. Aujourd’hui mariée au petit-fils du chef, elle a définitivement lié son destin à celui de la forêt.

Conscientiser de l’intérieur

Bien que son combat soit vite accepté et respecté de tous, Manu peine souvent à impliquer les locaux dans ses efforts. En effet, les risques liés à la déforestation demeurent abstraits et non prioritaires à une majorité de caboclos (1), ayant toujours vécu dans une forêt à la faune et la flore luxuriante. Afin de les y conscientiser, Manu a organisé, il y a quelques années, un "séjour d’observation" atypique grâce au soutien de la province italienne de Trente et financé via le système de compensation REDD+ (voir encadré), permettant à quelques habitants de Xixuaú de se rendre dans une région aride de la Tanzanie, afin d’y constater les sévères carences en eau et en nourriture qui peuvent, à terme, résulter de la déforestation.

Conscientiser ne suffit pas. Face au manque d’opportunités économiques, les habitants d’Amazonie sont parfois contraints de participer directement à la chasse et à la pêche illégale, voire à abattre des arbres afin d’en tirer un maigre profit.
Maroussia Klep

Mais conscientiser ne suffit pas. Face au manque d’opportunités économiques, les habitants d’Amazonie sont parfois contraints de participer directement à la chasse et à la pêche illégale, voire à abattre des arbres afin d’en tirer un maigre profit. S’ils détruisent ainsi leur habitat, c’est souvent dans l’espoir d’offrir un avenir à leurs enfants. Car, malgré l’instauration en 2008 de la "Bolsa Familia" par le président Lula, censée rendre la scolarisation accessible aux familles pauvres, le soutien financier reste symbolique pour des communautés telles que Xixuaú, situées à plusieurs jours en bateau de l’école secondaire la plus proche. L’unique alternative étant pour eux de migrer vers les grandes villes d’Amazonie telles que Manaus, qui compte aujourd’hui plus de 2 millions d’habitants, et d’y trouver des petits boulots dans les favelas.

Des opportunités économiques locales et durables

Si on l’appelle parfois "forêt urbanisée", c’est que la majorité des 25 millions d’habitants de l’Amazonie brésilienne vit aujourd’hui dans les villes qui s’y sont construites. En dépeuplant les zones plus reculées de la forêt, cette migration vers les centres urbains laisse également plus facilement le champ libre à la déforestation illégale, première cause aujourd’hui de destruction de l’Amazonie.

En dépeuplant les zones plus reculées de la forêt, cette migration vers les centres urbains laisse également plus facilement le champ libre à la déforestation illégale, première cause aujourd’hui de destruction de l’Amazonie.
Maroussia Klep

Une des priorités de Manu est, dès lors, d’aider les caboclos à développer des opportunités économiques locales et favorables à la biodiversité. Créée à cette fin, la "coopérative Xixuaú" permet désormais à la communauté de gérer des activités telles que la production durable de noix du Brésil sans plus dépendre d’intermédiaires extérieurs. Manu investit aussi beaucoup d’efforts dans le développement de l’écotourisme qui, selon elle, permet non seulement au visiteur d’apprécier les richesses de la forêt, mais qui est aussi, pour les locaux, un incitant direct à prendre soin de leur environnement.

Vers l’international

En parallèle à son activité sur le terrain, la jeune femme porte aussi son combat sur la scène politique. Depuis plus de dix ans, elle soutient les efforts des communautés locales auprès du gouvernement fédéral (l’Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles renouvelables, IBAMA) afin que leur région de plus de 600.000 hectares soit reconnue comme "Extractive Reserve" ou RESEX, et soit, dès lors, protégée des activités autorisées de déforestation, qui transforment petit à petit l’Amazonie en gigantesques territoires agricoles et de pâturage. Mais malgré le soutien de plusieurs ONG internationales telles que le WWF, leur demande reste à ce jour une lettre morte.

Chaque année, ce sont plus de 4 millions d’hectares de forêt qui disparaissent, soit l’équivalent d’1,3 fois la superficie de la Belgique tous les ans.
Maroussia Klep

Chaque année, ce sont plus de 4 millions d’hectares de forêt qui disparaissent, soit l’équivalent d’1,3 fois la superficie de la Belgique tous les ans. Vu l’impact potentiel de la déforestation pour le climat, et le fait que la majorité de la biodiversité en Amazonie reste à ce jour inexplorée, il est urgent de trouver des réponses rapides et innovantes, tant sur le terrain qu’au niveau international. Les efforts passionnés de Manu en ce sens semblent enfin attirer l’attention, puisqu’elle est désormais soutenue par une fondation à Londres (The Amazon Charitable Trust) dans la concrétisation de son prochain projet: celui de développer le premier hub de recherche scientifique en Amazonie en partenariat avec les plus grandes universités du monde.

Le mécanisme REDD+

Le programme "REDD+" (Réduction des émissions dues à la déforestation et à la dégradation forestière) est un mécanisme de la Convention de l’ONU sur le climat visant à financer des mesures concrètes de conservation dans les pays en développement et à contrebalancer les revenus générés par la déforestation. Lancé en 2008, le mécanisme est encore en phase préparatoire et des questions subsistent sur son financement, garanti actuellement par des gouvernements. Le programme a déjà généré plus de 280 millions de dollars pour des projets pilotes, financés principalement par la Norvège, suivie de la Commission européenne, le Danemark, le Japon, le Luxembourg et l’Espagne; la Belgique ayant contribué pour près de 15 millions de dollars depuis 2010. REDD+ est par ailleurs remis en question par les ONG pour ne pas s’adresser directement aux causes de la déforestation et pour son manque d’implication des communautés locales

(1) Les "caboclos" désignent les métis descendant d’Européens blancs et d’Amérindiens qui forment de nos jours la population la plus importante du bassin amazonien.

Pour plus d’informations sur la coopérative Xixuaú et les possibilités d’écotourisme dans la région: www.amazoniabr.org
Pour plus d’informations sur le projet de hub international de recherche scientifique à Xixuaú: http://www.amazoncharitabletrust.org/
Pour plus d’informations sur les efforts déployés auprès du gouvernement pour la reconnaissance du territoire comme "extractive reserve": https://www.wwf.org.br/?29202/Lower-Rio-Branco-Jauaperi-Extractive-Reserve-petition-completes-10-years-with-no-response

Merci à Bruno Verbist (KULeuven) et à Béatrice Wedeux (WWF Belgique) pour leur contribution à cet article.

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