Le coût du traitement des déchets radioactifs

En Belgique, pour la gestion, stockage et évacuation finale des déchets des centrales nucléaires, les provisions s’élèvent actuellement à 5,9 milliards et les coûts totaux prévus à 9,4 milliards d’euros. ©Photo News

On a pu lire récemment dans la presse un article intitulé "Il manquera 20 milliards pour sortir du nucléaire", basé sur les propos du député Ecolo Jean-Marc Nollet. Le présent article revient sur ces propos et donne – à notre avis - un éclairage plus objectif sur la question.

Glibert R., Hendrickx P., Marlot J., Michel A., Pilate S., Van Goethem G.
Collectif Ingénieurs bien informés

L'article récent

L’article[1] incriminé se basait sur une récente étude suisse sur le coût de gestion et stockage des déchets radioactifs, et concluait que si le coût du démantèlement des centrales a été correctement évalué, par ailleurs celui estimé en Belgique pour la gestion et le stockage des déchets serait largement sous-estimé, d’un facteur 3.

Il faudrait d’abord vérifier si les hypothèses reprises dans l’étude suisse sont semblables à celles utilisées en Belgique. Ces hypothèses ne sont pas précisées, ni même la définition des coûts (provisions[2] ou coûts lors de l’enfouissement?). On notera en tout cas que les coûts de l’étude suisse se démarquent des coûts généralement estimés ailleurs. Ainsi, les chiffres cités en Finlande sont nettement inférieurs et comparables aux belges; or c’est un pays très avancé dans la gestion des déchets radioactifs, y compris l’évacuation définitive des déchets de haute activité (combustibles usés) en couche granitique; le site de dépôt a été défini et ouvert par la compagnie Posiva, créée en 1995 par les deux sociétés finlandaises d’électricité TVO et Fortum; le feu vert du gouvernement a été obtenu en 2015.

Le démantèlement

Le démantèlement du BR3 de Mol a fait l’objet d’un projet pilote international, suivi et co-financé par la Commission Européenne. Il a permis d’identifier les différentes phases du processus de démantèlement d’installations nucléaires et d’en démontrer la faisabilité, en les optimisant.
Collectif ingénieurs bien informés

Tout d’abord, il y a accord concernant le coût du démantèlement. Sur la base de l’étude suisse, on arriverait à une somme de 4 à 5 milliards d’euros. Or, pour la Belgique, les provisions s’élèvent actuellement à 4,5 milliards et les coûts totaux estimés à 5,5 milliards d’euros.

Un tel accord n’est pas étonnant. Il faut rappeler que la Belgique a déjà démantelé un réacteur, le BR3 de Mol. Ce petit réacteur d’une puissance de 10 MW avait été conçu à partir du réacteur de Shippingport aux États-Unis, le premier au monde à utiliser la technique des réacteurs pressurisés refroidis à l’eau légère PWR, passant de l’emploi en sous-marin à la centrale de production d’électricité.

Le BR3 avait permis de tester l’emploi de cette technique PWR avant de lancer la construction de nos réacteurs de Doel et Tihange. Il a aussi été le premier hors États-Unis à être démantelé dans les années 1990. Son démantèlement a fait l’objet d’un projet pilote international, suivi et co-financé par la Commission Européenne. Il a permis d’identifier les différentes phases du processus de démantèlement d’installations nucléaires et d’en démontrer la faisabilité, en les optimisant.

En Belgique, pour la gestion, stockage et évacuation finale des déchets des centrales nucléaires, les provisions s’élèvent actuellement à 5,9 milliards et les coûts totaux prévus à 9,4 milliards d’euros, selon Synatom, la société responsable.
Collectif Ingénieurs bien informés

La gestion des déchets

C’est là que les chiffres cités, extrapolés des chiffres suisses, se montrent trop élevés. En Belgique, pour la gestion, stockage et évacuation finale des déchets des centrales nucléaires, les provisions s’élèvent actuellement à 5,9 milliards et les coûts totaux prévus à 9,4 milliards d’euros, selon Synatom, la société responsable. De tels chiffres sont confortés par les chiffres avancés par les Finlandais. Et les chiffres belges ont été soumis à ONDRAF/NIRAS, la société d’Etat responsable.

Pourquoi peut-on avancer que les chiffres belges sont fiables? Parce que depuis plus de trente ans, le centre de Mol SCK/CEN utilise le laboratoire souterrain HADES, galeries creusées dans la couche d’argile dite de Boom, pour des expériences de simulation de stockage. Ce site a servi aussi pour nos voisins français, dont le site d’enfouissement de Bure, qui pourrait recevoir l’approbation politique sous peu, est également constitué de galeries en argile profonde.

Les débats des années 1990 sur les combustibles usés

En 1993 se tint un débat parlementaire sur tous les aspects du nucléaire pacifique. A son issue, on autorisa Belgonucléaire à continuer la production de combustible MOX (mixed oxide, UO2-PuO2) à partir de l’uranium (U) et du plutonium (Pu) récupérés par le retraitement chimique des combustibles usés. En effet à cette époque, tous les combustibles usés des réacteurs de Doel et Tihange étaient envoyés à l’usine de retraitement nucléaire française de La Hague, où U et Pu étaient séparés des déchets vraiment inutilisables. Les poudres d’U et Pu revenaient en Belgique pour former ce combustible de recyclage. Le cycle était ainsi optimisé, ce qui en diminuait le coût total. La Belgique préparait son énergie nucléaire durable.[3]

La Belgique a déjà démantelé un réacteur, le BR3 de Mol, le premier au monde à utiliser la technique des réacteurs pressurisés refroidis à l’eau légère PWR. ©Photo News

En outre, il fut annoncé qu’une étude allait comparer les mérites respectifs d’un traitement et stockage des combustibles usés[4] avec ou sans retraitement, et avec un enfouissement soit provisoire soit définitif en argile profonde. Un nouveau débat aurait lieu ensuite, 5 ans plus tard, et une décision serait prise quant au choix de la meilleure solution. En attendant il était recommandé à Electrabel de ne signer aucun contrat de retraitement portant au-delà de l’année 2000.

Cinq ans plus tard… aucun débat n’eut lieu! Puis en 2003 fut votée la loi antinucléaire. Cela instaurait un moratoire de fait sur le retraitement, impliquant de facto le stockage des combustibles usés sans traitement. Ces combustibles usés sont depuis lors entreposés sur les sites de Doel et Tihange dans l'attente d’une décision. Les quantités de déchets hautement radioactifs et à longue vie ont ainsi été très fortement augmentées par ce manque de décision politique.

Pendant ce temps les Français continuent à retraiter le combustible usé à La Hague et à charger du combustible MOX de recyclage dans leurs réacteurs. Et récemment la Chine a commandé la construction d’une usine de retraitement toute semblable à celle de La Hague.

Conclusion

Un nouveau débat parlementaire est souhaitable sur la question des déchets radioactifs. Il est probablement préférable de le tenir au-delà de la période des élections, sous la nouvelle législature.

Toutes les options devraient être envisagées pour traiter les déchets des réacteurs: retraitement ou pas, avec séparation et transmutation des actinides[5] ou pas, enfouissement définitif ou avec possibilité de retour.
Collectif Ingénieurs bien informés

On pourra ainsi vérifier les bénéfices de la politique d’énergie électronucléaire qui prévalait dans les années 1990. Néanmoins, et comme le réclament d’ailleurs les verts, toutes les options devraient être envisagées pour traiter les déchets des réacteurs: retraitement ou pas, avec séparation et transmutation des actinides[5] ou pas, enfouissement définitif ou avec possibilité de retour. Ce débat parlementaire pourrait être élargi à l’étude des déchets produits par toutes les installations énergétiques en Belgique, dans le cadre d’un mix optimal de sources primaires (renouvelables, fossiles et nucléaires). On chercherait, pour le bénéfice de tous, à satisfaire au mieux aux trois grands critères: sécurité d’approvisionnement, compétitivité et impact sur l’environnement (énergie faiblement carbonée).

Important à retenir

Pour terminer, il faut bien noter que quel que soit le cas de figure (arrêt ou prolongation des centrales nucléaires), l’organisme national ONDRAF/NIRAS ordonnera le traitement définitif des déchets radioactifs à charge des producteurs. Les provisions prélevées sur le prix de vente de l’électricité sont conçues pour couvrir tous les frais.

[1] Article paru dans Le Soir le 20 janvier en rubrique Économie.
[2] Les provisions, sommes prélevées sur le prix de vente de l’électricité, servent à couvrir les frais de stockage et de traitement jusqu’à l’évacuation finale.
[3] Ce cycle de récupération U-Pu permet, en employant des réacteurs de 4e génération à neutrons rapides, de multiplier par 60 la période d’utilisation des réserves d’uranium: on en aurait pour quelque 10.000 ans, en utilisant aussi la filière du thorium.
[4] Les combustibles usés constituent les déchets les plus radioactifs et à plus long terme.
[5] Transmutation des actinides mineurs. Signalons ici le projet de recherche MYRRHA du Centre de Mol (Multi-purpose hYbrid Research Reactor for High-tech Applications), suivi par tous nos partenaires européens et dont la Belgique peut être fière.

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