carte blanche

Le débat énergétique reste pollué par l'idéologie

Claude Desama

La polémique actuelle sur le risque de pénurie d’électricité pendant l’hiver, ne met pas seulement en évidence le caractère improvisé des choix énergétiques belges. Elle est révélatrice des dérives liées à la captation politique, dans notre pays comme dans l’Union européenne, d’un débat qui devrait rester avant tout dans les champs économique et technique.

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Claude Desama
Ancien président de la Commission de l'énergie du Parlement européen et ancien président d'Ores scrl

La polémique actuelle sur le risque de pénurie d’électricité pendant l’hiver, ne met pas seulement en évidence le caractère improvisé des choix énergétiques belges. Elle est révélatrice des dérives liées à la captation politique, dans notre pays comme dans l’Union européenne, d’un débat qui devrait rester avant tout dans les champs économique et technique.

Non que la Commission et les gouvernements n’aient d’autre issue que de s’en remettre aux technocrates de l’énergie, mais parce que ce secteur réclame, plus que d’autres, une approche à la fois rationnelle et de long terme à laquelle le monde politique est réfractaire.

Le secteur énergétique réclame, plus que d’autres, une approche à la fois rationnelle et de long terme à laquelle le monde politique est réfractaire.

Lorsque la Commission a voulu libéraliser le marché de l’énergie, je n’ai eu cesse de rappeler, comme rapporteur de la directive pour le Parlement européen, que la formation des monopoles dans le secteur de l’électricité était un mouvement historique lié davantage à la sécurisation des investissements à long terme qu’à la recherche du profit maximal.

Si j’avais pu convaincre à l’époque le Conseil et le Parlement d’emprunter une démarche progressive en protégeant les missions de services publics ainsi que le monopole territorial de la distribution, force est de constater que les directives suivantes n’ont eu de cesse d’accroître le rôle du marché et de démanteler les entreprises intégrées. La conséquence de ces choix, strictement idéologiques, a été de tarir les investissements et de menacer la sécurité d’approvisionnement sans bénéfice financier pour les consommateurs.

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La transition énergétique, que personne n’avait pris en compte en 1996, a aggravé la situation car l’injection d’une part croissante d’énergies renouvelables sur le marché de gros a créé un effet d’éviction au détriment du parc thermique classique et en particulier des centrales au gaz.

Esprits simples

Pour les esprits simples qui prennent volontiers Greenpeace pour l’Académie des Sciences, il serait possible de compenser cette perte de capacité par un accroissement des sources renouvelables pour autant qu’on le veuille et qu’on y consacre les moyens nécessaires. Pour faire bonne mesure, les mêmes dévots proposent également de les substituer aux centrales nucléaires, là où elles existent encore, malgré leur contribution significative à la lutte contre le réchauffement climatique.

Il serait risqué d’aller au-delà des 35% de pénétration des renouvelables dans le mix énergétique ainsi que nous y incitent cependant la Commission et le Parlement européen.

Malheureusement pour cette forme de pensée unique, les faits économiques ont la tête dure, puisque dès le moment où l’éolien et le photovoltaïque atteignent des niveaux significatifs, le problème du stockage-déstockage lié à leur caractère intermittent, se pose de façon cruciale. Or là, nous ne sommes nulle part ou peu s’en faut.

Certes les technologies existent, mais elles sont tantôt écologiquement contestables, comme les batteries, tantôt économiquement coûteuses, comme l’hydrogène ou le méthane (power to gas). Tant que ces deux filières n’ont pas remédié à leurs handicaps, il serait risqué d’aller au-delà des 35% de pénétration des renouvelables dans le mix énergétique ainsi que nous y incitent cependant la Commission et le Parlement européen. D’autant qu’on ne peut ignorer l’effet du "clean energy paradox" suivant lequel, plus les besoins d’électricité seront couverts par des énergies renouvelables, plus le prix du marché empêchera tout investissement non subsidié dans le secteur.

Quatre piliers

Si l’on veut maintenir un marché libéralisé et réussir une transition écologique socialement supportable, les Autorités nationale et européenne doivent s’engager dans un nouveau modèle.

Si l’on veut maintenir un marché libéralisé et réussir une transition écologique socialement supportable, les autorités nationale et européenne doivent s’engager dans un nouveau modèle qui reposera sur quatre piliers.

Le premier est de confier à l’Union la gestion des réseaux de grand transport afin d’assurer une meilleure allocation des capacités et de réguler le développement des interconnexions.

Le deuxième est d’évaluer au mieux la demande future d’électricité et de planifier, sur cette base, la progression des énergies renouvelables.

La troisième est de garantir l’équilibre économique futur des gestionnaires de réseau de distribution (GRD) en les autorisant à intervenir dans les marchés du stockage, de la flexibilité et des infrastructures de rechargement pour les voitures électriques.

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La quatrième enfin est de consolider un socle de production continue qui garantisse la sécurité d’approvisionnement mise en danger pas l’intermittence des énergies renouvelables. À cet égard, et pour autant que la lutte contre le réchauffement climatique soit bien la priorité, aucun fantasme idéologique ne devrait empêcher à terme le déploiement du nouveau nucléaire en lieu et place du gaz et du charbon.

Si l’on veut éviter à l’avenir le dérèglement du système électrique, le temps est venu de faire preuve d’intelligence et de servir enfin l’intérêt général.

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