chronique

Le déconfinement à la belge ou le syndrome des affaires courantes

La Belgique se trouve aujourd’hui dans une sorte de semi-confinement dont on ne voit pas la fin.

En dernière minute. Voilà comment les décisions en matière de déconfinement semblent désormais se prendre en Belgique. Ce fut d’abord le cas concernant l’accès aux résidences secondaires. La décision est tombée, avec effet immédiat, la veille du long week-end de l’Ascension. Deux jours plus tard, la possibilité d’organiser les camps et stages d’été était annoncée. Le secteur se réjouissait, jusqu’à ce que l’on apprenne qu’en réalité rien n’était décidé concernant les stages sportifs. Mais le coup de théâtre concernait l’école, avec la décision du gouvernement flamand d’une réouverture aussi large que possible des maternelles et primaires au mois de juin. Il a fallu une semaine aux francophones pour adopter la même ligne. On laisse donc deux jours ouvrables aux écoles pour organiser la rentrée des maternelles, en s’asseyant sur une bonne partie des lourdes contraintes imposées auparavant.

Vincent Laborderie

Politologue à l'UCLouvain

Cette situation tranche avec les plans de déconfinement adoptés dans les pays voisins. S’il y a bien des précisions à apporter et des arbitrages à effectuer, les aspects essentiels ont été établis des semaines voire des mois à l’avance. La Belgique connaît en revanche une sorte de processus continu et itératif, où les réunions régulières du Conseil national de sécurité sont autant d’événements médiatiques, avec leur dose de suspense et leur lot de surprises.

La cause première est probablement à chercher dans un plan de déconfinement particulièrement rigoureux et lent, lorsqu’il n’est pas évasif. Face à cela, les évolutions se font sous la pression externe. Ce fut d’abord Ecolo/Groen qui pointa le caractère trop restrictif des contacts sociaux. C’est ensuite sous la menace d’une action judiciaire des propriétaires de résidences secondaires que l’autorisation de s’y rendre fut donnée. C’est enfin suite à l’intervention de pédiatres soulignant la nécessité du retour en classe, sous la pression de parents, et avec un cavalier seul du gouvernement flamand, que la situation des écoles est en train d’évoluer.

Incriminer la lasagne institutionnelle belge

Comment expliquer cette situation aussi spécifique que regrettable? Le premier réflexe consiste à incriminer la lasagne institutionnelle belge et la nécessité du consensus. Les deux aspects sont ici intimement liés. En effet, on a vu la Belgique, pourtant un État fédéral, décider de prendre des mesures de déconfinement uniformes sur le territoire national. Alors que même la France jacobine a fini par séparer le sien en zones vertes et rouges, nous avons tenté de nier un fédéralisme que vient brutalement rappeler la décision flamande concernant les écoles. Conséquence directe de ce choix: un consensus doit se dégager au Conseil national de sécurité, où sont représentés, outre le gouvernement fédéral, l’ensemble des entités fédérées. Il est d’ailleurs révélateur de voir la décision finale sur les écoles intervenir suite à une réunion du Comité de concertation. Mais si l’on sait qu’il sera difficile de trouver un accord, rien n’empêche de mener ces discussions bien en amont de la date prévue de mise en œuvre.

"Chacun se positionne en effet en vue de l’échéance prochaine: des négociations en juin et, en cas d’échec, une élection en automne".
Vincent Laborderie
Politologue UCL

Une des raisons de la situation actuelle est peut-être plutôt à rechercher dans un esprit d’affaires courantes qui s’est installé depuis de nombreux mois en Belgique. Rappelons que le gouvernement fédéral fonctionne sur le mode des affaires courantes depuis décembre 2018, soit dix-huit mois. Dans ce schéma, il s’agit surtout de ne pas prendre de décisions qui engagent l’avenir, sachant qu’un gouvernement de plein exercice doit, en théorie, se mettre en place prochainement. On gère les problèmes au fur et à mesure qu’ils se présentent, sans la vision d’ensemble qu’est censée fournir une déclaration de politique générale négociée entre partis et approuvée par le Parlement.

On objectera que le gouvernement Wilmès II est bien un gouvernement de plein exercice, qui plus est doté des pouvoirs spéciaux. C’est bien le cas formellement. Mais on peut douter de la marge de manœuvre politique de ce gouvernement. D’abord parce qu’il s’agit d’un gouvernement minoritaire: seuls trois partis sont représentés dans un gouvernement soutenu par sept autres. On voit d’ailleurs que la loyauté des partis soutenant officiellement de l’extérieur est très limitée. Chacun se positionne en effet en vue de l’échéance prochaine: des négociations en juin et, en cas d’échec, une élection en automne. Car ce qui rapproche le plus le gouvernement Wilmès II d’un gouvernement d’affaire courante, c’est son caractère limité dans le temps. Maintenant que l’on sait que la période de trois mois ne sera pas renouvelée, pourquoi se projeter dans l’avenir?

La forces des habitudes

À cela s’ajoute l’élément peut-être le plus déterminant: la continuité des ministres et des équipes entre la période d’affaires courantes et ce gouvernement. On comprend dès lors bien que, même inconsciemment, la force des habitudes prises durant la période d’affaires courantes ait vite repris le dessus. L’urgence de la crise a d’ailleurs certainement contribué à l’absence de rupture entre Wilmès I et II. Un mode de fonctionnement typique des affaires courantes – parer au plus pressé – a naturellement perduré. Avec le recul, on ne peut que regretter que la tentative de mise sur pied d’un gouvernement majoritaire ait échoué au mois de mars.

En effet, on ne dira jamais assez à quel point l’incertitude sur des sujets aussi fondamentaux est dommageable, tant du point de vue psychologique qu’économique. La Belgique se trouve aujourd’hui dans une sorte de semi-confinement dont on ne voit pas la fin. Le confinement est-il terminé? Si oui, depuis quand? Si non, quand le sera-t-il? La réponse à ces questions est, pour la plupart des citoyens, tout sauf claire. La Belgique est en réalité l’un des rares pays européens où le confinement est toujours de rigueur, avec une liste des activités extérieures permises qui ne cesse de s’allonger. Une situation révélatrice d’une mentalité d’affaires courantes: les exceptions s’empilent sans que l’on ose remettre en cause la décision originelle. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant de voir la reprise économique se faire de manière beaucoup plus lente que prévu. Les citoyens, qui sont aussi des consommateurs, des salariés, et des entrepreneurs, ont plus que jamais besoin de perspectives claires.

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