Le fil conducteur des krachs boursiers

Professeur à l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie royale de Belgique. ©Kristof Vadino

Une simple correction boursière est souvent associée à l’annonce d’un krach. Mais quel est leur narratif ?

Après des années de faible volatilité boursière, certains ont cru voir dans la correction des valeurs observée la semaine passée, le prélude d’un krach. C’est une occasion de revenir sur le narratif de ces événements boursiers exceptionnels.

Est-ce qu’un krach possède une origine abstraite? Aucunement: nos communautés le provoquent. Ce ne sont pas des facteurs étrangers aux constructions humaines qui sont à blâmer. Mais alors, si les marchés financiers sèment eux-mêmes les graines de leurs krachs, est-il possible de les prévenir? Probablement pas, et c’est à ce niveau que la rationalité boursière trouve ses limites. En effet, les cours de bourse ne sont ni prévisibles, ni modélisables. Ils explorent en permanence l’aléa et la volatilité. Pour cette raison, une crise ne se prévoit pas, ni ne s’explique totalement: dans le cas contraire, elle aurait été évitée.

Ce constat est bien sûr décevant car on ne peut, au mieux, tirer des leçons d’un krach qu’après sa survenance. Pour effectuer cet exercice, il faut plonger en apnée dans l’histoire. C’est alors qu’un phénomène devient lumineux lorsqu’on examine les krachs boursiers des 120 dernières années.

Chaque crise boursière coïncide avec la popularisation d’un média de communication (le téléphone, la télévision, l'informatique et internet) , accélérant la vitesse de circulation des données.
Bruno Colmant

Les krachs servent de charnière à des contextes socio-économiques différents et surviennent en anticipation de transitions majeures. Ils correspondent chaque fois à une accélération de la mobilité d’un des trois facteurs de production, à savoir le travail, le capital et l’information. Par exemple, chaque crise boursière coïncide avec la popularisation d’un média de communication, accélérant la vitesse de circulation des données : le téléphone (crises de 1893 et de 1907), la radio (crise de 1929), la télévision et l’informatique (abattement boursier des années septante et quatre-vingts) et l’internet (crises de 2000 et de 2008)

Examinons les quatre dernières grandes perturbations boursières.

La crise de 1893-1897, répliquée lors de la panique bancaire de 1907, a coïncidé avec la première bancarisation de l’économie. A cette époque, le secteur financier se développe afin de répondre aux besoins de la révolution industrielle et du démarrage de la production en masse des biens de consommation. Mais ce krach correspond surtout à la naissance des moyens de transports terrestres, à savoir le chemin de fer et ensuite l’automobile. Les matières et le travail deviennent mobiles. Le téléphone se popularise.

La dépression suivante, celle de 1929-1932, constitue l’écho d’une paix mondiale mal signée. Elle symbolise aussi la transition d’un environnement agricole à une économie industrielle. L’agriculteur quitte les champs pour travailler dans les usines. Le facteur de production travail s’ajuste à l’allocation manufacturière du capital. A la même époque, l’information commence à mieux circuler, grâce à la radio.

L’atonie boursière des années 1974-1981 a, quant à elle, été déclenchée par les dérives de la guerre du Vietnam, l’abandon du système monétaire de l’étalon-or et des deux chocs pétroliers (1973 et 1979). Mais cette décennie révèle également la transition d’une économie industrielle à une société tertiaire, c’est-à-dire fondée sur les services. Ne parlait-on pas naïvement à l’époque de la société des loisirs ? Cette économie du secteur tertiaire est synchronisée avec une mobilité croissante du capital et surtout de l’information, grâce aux progrès de l’informatique et de la télévision.

Le krach de 2008-09 a annoncé l’immersion dans un univers plus volatil, car informé de manière instantanée. C’est un apprentissage des arcanes de l’économie de marché.
Bruno Colmant

Le krach de l’année 2008 fut, quant à lui, le signe annonciateur de la véritable mondialisation. Ce fut la mutation d’une économie de services vers les réseaux de la connaissance digitale. Dans cet environnement, l’invention et le progrès sont fluides géographiquement. A l’intuition, le krach de 2008-09 est d’ailleurs la réplique sismique de l’éclatement de la bulle internet, en 2000. A l’époque, nous aurions dû prendre la mesure de la révolution de l’information et du commerce.

Dans les secteurs primaires et industriels, les hommes sont désormais mobiles. Par contre, dans le secteur tertiaire, qui emploie la majorité des populations occidentales, la société de la connaissance, fondée sur internet, est un relais à la mobilité réduite des hommes. La fluidité de l’information est un substitut à leur déplacement géographique: plutôt que de se déplacer pour effectuer un travail, l’homme peut ramener l’information auprès de lui.

Le krach de 2008-09 a annoncé l’immersion dans un univers plus volatil, car informé de manière instantanée. C’est un apprentissage des arcanes de l’économie de marché. Les prochaines phases de contraction et d’expansion conjoncturelles seront plus saccadées et volatiles. La réponse des pouvoirs publics doit être à la mesure du message de la crise: il s’agit de développer l’enseignement afin de permettre aux citoyens d’augmenter leur mobilité professionnelle dans un monde de circulation instantanée des connaissances.

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